lunes, 10 de julio de 2023

6. 21. De quelle ruze le grand Capitaine Bayard sauva la ville de Maisieres contre les forces de l' Empereur Charles cinquiesme.

De quelle ruze le grand Capitaine Bayard sauva la ville de Maisiere contre les forces de l' Empereur Charles cinquiesme.

CHAPITRE XXI.

L' Empereur Charles cinquiesme estoit en paix avecques nostre Roy François I. de ce nom. Avient que Robert de la Marc Seigneur de Sedan, qui pour lors estoit au service du Roy, fit quelques courses sur les terres de l' Empereur, lequel pour en avoir sa revange leva une armee de quarante mille hommes, à laquelle commandoit le Comte de Nassau, & le Comte Francisque Gaillard qui lors estoit en reputation de grand guerrier: Qui prindrent sur luy Florenge, Boüillon, Longnes, Messancourt, & feirent passer au fil de l' espee tous les Capitaines & soldats qui estoient dedans. Ce premier effort & grande levee de gens apresta aucunement à craindre au Roy François qui estoit desarmé, toutesfois pour luy en lever toute crainte, passans ou logeans ez maisons des François ils payoient leurs hostes, comme ceux qui se disoient n' avoir aucune charge de leur Maistre d' enfraindre la paix: Et neantmoins tout à coup prindrent la ville de Mozon, proche de celle de Maisieres, qui n' en devoit pas moins attendre si on n' y eust promptement pourveu. Au moyen dequoy le Roy s' avisa d' en commettre la deffense à celuy auquel il voyoit un conflux de fidelité, prudence, proüesse, diligence, & experience ensemble, ce fut au grand Capitaine Bayard, qui accepta cette charge d' un cœur gay: Bien deliberé d' empescher l' ennemy de la prendre, quoy que soit de ne la rendre, & tirer le siege en longueur, jusqu' à ce que son Maistre eust gens en main pour le faire lever.

Entré dedans la ville avec quelques troupes, tant d' hommes de cheval que de pied, tous gens lestes & de choix, mesmes de quelques jeunes Seigneurs volontaires, & entr'autres du jeune Montmorency Seigneur de grande proüesse, qui fut depuis Connestable de France, il mit en besongne, & le soldat & le citoyen pour fortifier la ville, avec si prompte diligence que le peu du temps luy pouvoit donner. Trois jours apres le siege est mis en deux lieux, l' un du costé de deça l' eau, où commandoit le Comte de Nassau avec 20. mil hommes, l' autre delà, commandé par le Comte Francisque, suivy de 15. ou 16. mil hommes. Bayard sommé par un heraut avec plusieurs belles protestations, s' en mocque, dont les deux Seigneurs irritez, en moins de 4. jours font tirer 5. mil coups de canon, ceux de la ville ne demeurans pas cependant oiseux à leur respondre, selon la quantité qu' ils estoient. Mais sur tout Francisque logé sur un haut endommageoit plus la ville. Ce que recogneu par Bayard il pourpensa en soy mesme, comme il pourroit trouver moyen de luy faire repasser l' eau: Parquoy il escrivit une lettre à Messire Robert de la Marche, dont la teneur estoit telle. Monsieur mon Capitaine, je croy qu' estes assez averty comme je suis assiegé en cette ville par deux endroits: car d' un costé est le Comte de Nassau, & deça la riviere le Seigneur Francisque. Il me semble que depuis 2. ans m' avez dit que vouliez trouver moyen de le faire venir au service du Roy nostre Maistre, & qu' il estoit vostre allié: d' autant qu' il a le bruit d' estre brave guerrier & bon Capitaine, je le desirerois grandement: mais si cognoissez que cela se puisse conduire à effect, vous ferez bien de le sçavoir de luy, plustost aujourd'huy que demain. S' il en a le vouloir j' en seray tres-aise, & s' il l' a autre, je vous advertis, que devant qu' il soit vingt & quatre heures, luy & tout ce qui est en son camp sera mis en pieces. Car à trois petites lieuës d' icy viennent coucher douze mil Souisses, & douze cens hommes d' armes, & demain à la pointe du jour doivent donner sur son camp: & je feray une faillie de ceste ville, de façon qu' il sera bien habile homme s' il se sauve. Je vous en ay bien voulu advertir; mais je vous prie que la chose soit tenuë secrette: Estant cette lettre escrite il baille un escu à un paysant, auquel il dit. Vat-en à Sedan, il n' y a que trois lieuës d' icy, porter cette lettre à Messire Robert, & luy dy que c' est le Capitaine Bayard, qui la luy envoye. Le bon homme s' en va incontinant, ne prevoyant aucun danger de sa personne, mais celuy qui le mettoit en besongne sçavoit bien qu' il luy seroit impossible de passer sans estre pris par l' ennemy, comme aussi le fut-il avant qu' il fust à deux jects d' arc hors la ville, & incontinant amené par devant le seigneur Francisque, qui luy demanda où il alloit. Le pauvre homme bien estonné, comme celuy qui se voyoit en danger de mort luy respondit. Monseigneur, le grand Capitaine qui est dedans nostre ville, m' envoye à Sedan porter ces lettres à Messire Robert, lesquelles il tira d' une boursette. Le seigneur Francisque les ayant leuës fut bien esbahy, & commença à douter que le Comte de Nassau luy avoit fait passer l' eau, a fin de se desfaire de luy: Parce que peu auparavant y avoit eu quelque picque entr'eux, iceluy Francisque ne voulant pas bien obeïr au Comte. A peine avoit il achevé la lecture qu' il commença de dire tout haut. Je cognois bien à cette heure que monsieur de Nassau ne tasche qu' à me perdre, mais il n' en sera pas ainsi. Et appella cinq ou six de ses plus privez, leur monstrant la lettre, qui furent autant estonnez que luy. Il ne demanda point de conseil, mais fit sonner promptement le tabourin, & à l' estendart charger tout le bagage, & se mist au passage de l' eau. Chose dont le Comte de Nassau estonné envoya sçavoir que c' estoit par un Gentil-homme, lequel luy vint redire ce qu' il en avoit appris: Et lors faisant une nouvelle recharge par le mesme, prie le seigneur Francisque de ne remuer son camp, qu' ils n' eussent premier parlé ensemble, autrement que c' estoit mettre leurs affaires en desarroy, & faire un mauvais service à leur maistre. Le messager luy dit sa charge, mais Francisque tout esmeu & courroucé luy respondit. Retournez dire au Comte de Nassau, que je n' en feray rien, & qu' à son appetit je ne demeureray pas icy à la boucherie. Que s' il me veut garder de loger aupres de luy, nous verrons par le combat auquel demeurera le camp à luy, ou à moy. Cela raporté au Comte, ne sçachant dont provenoit cette nouvelle querelle, fit mettre tous ses gens en bataille pour n' estre surpris: Ce pendant passerent ceux du seigneur Francisque, & eux passez, se mirent aussi en bataille, faisans sonner tambours d' une part & d' autre, comme s' ils eussent esté sur le point de combatre, qui donna loisir au bon homme d' eschapper, & de se retrouver dans Maiziere, où il s' excusa de bonne foy au Capitaine Bayard, de ce qu' il n' avoit rendu les lettres: pour avoir esté surpris, luy recitant tout au long comme le tout s' estoit passé, & la rumeur en laquelle estoient les deux camps des ennemis. Bayard se prit lors à rire, & cognut que sa lettre avoit servy de medecine à sa maladie: Parquoy se mist sur le rampart avec quelques Gentilshommes pour avoir le passe-temps de ce nouveau jeu, mesme fit tirer quelques coups de canon au travers d' eux, lesquels par l' entremise de quelques uns se reconcilierent & logerent ensemble. Mais le lendemain trousserent bagage, & leverent le siege, tant pour la crainte du nouvel advis porté par la lettre, que pour la valeur du grand Capitaine Bayard, qui tint les ennemis en abboy trois sepmaines sans y ozer liurer aucun assaut: Pendant lequel temps le Roy leva une forte & puissante armee, & y vint luy mesme en personne pour les combatre, où le grand Capitaine Bayard luy alla faire la reverence, & en passant, non content de luy avoir conservé Maiziere, reprit la ville de Mozon. Voila comment la prudence de ce vaillant Chevalier supplea le defaut des forces. A son arrivee le Roy luy fit un merveilleux bon recueil, & pour le recompenser le fit Chevalier de l' Ordre de sainct Michel, & luy donna une compagnie de cent hommes d' armes en chef: puis marcha contre ses ennemis, ausquels il donna la chasse jusques dedans la ville de Valentiane, où ils se blotirent. En ce que je vous discourray sur le commencement du Chapitre suivant, vous n' y trouverez pas tant de sagesse, & neantmoins un heureux succez, dont il fut accompagné pendant le cours de sa vie.

6. 20. Traits de liberalité du Capitaine Bayard.

Traits de liberalité du Capitaine Bayard.

CHAPITRE XX.

Lors que le Roy Louys XII. conquit pour la premiere fois la Duché de Milan, il donna au Comte de Ligny les villes de Vaugaire & Tortonne. Quelque temps apres Ludovic Sforce, qui avoit esté chassé se retira en Allemagne, dont il tira grandes forces à gresse d' argent. De maniere  qu' en peu de temps, & à petit bruit il r'entra dedans Milan: Et adoncques la plus grande partie des villes se revolterent contre nous, & specialement celles de Vaugaire & Tortonne: Quelque temps apres Sforce ayant esté pris par les nostres, & mené au Chasteau de Loche prisonnier, où il finit pauvrement ses jours, tout l' Estat de Milan estant reduit soubs nostre puissance, le Seigneur de Ligny qui avoit esté l' un des premiers entrepreneurs de cette conqueste, voulut visiter ses rebelles, suivy du Seigneur Louys Dars Lieutenant, & Bayard guidon de sa compagnie: Bien deliberé d' en faire vengeance exemplaire. Et estant dedans Alexandrie, vingt des principaux bourgeois de la ville de Vaugaire se presenterent à luy pour obtenir de luy pardon de la faute par eux commise. Mais il ne les voulut ny voir ny oüir. Quoy voyant ce pauvre peuple, pria le Seigneur Dars à jointes mains de vouloir estre leur intercesseur: Ce qu' il promit, comme de faict il l' obtint le soir. Le lendemain il luy presenta ces bourgeois, lesquels agenoüillez devant le Seigneur de Ligny, s' escrierent tous d' une voix: Misericorde. Et l' un d' eux portant parole pour ses compagnons, excusant au moins mal qu' il luy fut possible, ce qui avoit esté par eux faict, protesta que jamais ils ne retourneroient en cette faute, obtenans misericorde de luy. Or avoient-ils estalé sur une table une grande quantité de vaisselle d' argent, pour luy en faire present, laquelle il desdaigna de voir: mais d' une face farouche, leur dit. Comment meschans, lasches & infames, estes vous si hardis d' entrer en ma presence, qui comme faillis de cœur, vous estes sans semonce de l' ennemy revoltez contre moy? Quelle asseurance puis-je desormais esperer de vous? Et apres plusieurs propos, le Seigneur Dars un genoüil à terre, le supplia de les vouloir prendre à mercy, se rendant pour eux caution de leur devoir pour l' advenir. A quoy tout ce peuple s' escria. Monseigneur il sera ainsi. Le Comte de Ligny meu de leur clameur, & quasi larmoyant leur dit. Allez, pour l' amour du Capitaine Louys Dars qui m' a fait une infinité de services, je le vous pardonne, & n' y retournez plus. Mais au regard de vostre present je ne le daignerois prendre, car vous ne le meritez pas. Toutes-fois advisant ceux qui estoient autour de luy, il jette l' œil sur Bayard, & luy dict. Prenez toute cette vaisselle, je la vous donne. A quoy il respondit soudainement. Monseigneur je vous remercie tres-humblement du bien que me faites: Mais ja à Dieu ne plaise que biens qui viennent de gens si meschans entrent dedans ma maison: car ils me porteroient malencontre. Si prit la vaisselle piece à piece, & en fit present à ceux qui estoient là, sans rien retenir, & porte son histoire combien qu' il n' eust pas lors peu finer de dix escus: chose qui fit esbahir toute la compagnie; & estant sorty la chambre, le Seigneur de Ligny, qui l' aimoit infiniment, comme celuy qu' il avoit eslevé sous le regne de Charles VIII. commença de dire à ceux qui estoient demeurez: Que voulez vous dire de ce jeune Gentil-homme, ne merite-il pas un Royaume? Parquoy non content de ce qu' il luy avoit donné, il luy envoya le lendemain à son levé une robbe de veloux cramoisy, doublée de satin, un fort & excellent coursier, & 300. escus dedans une bourse: Qui ne luy durerent gueres: car les recevant d' une main, il les distribua de l' autre à ses compagnons. Pareille liberalité exerça-il au Royaume de Naples, où ayant esté laissé en garnison à Monarville par le Seigneur Louys Dars, pour commander à la compagnie pendant son absence, ayant mis le Seigneur Dom Allonce de Sottomajore Gouverneur de la ville d' André son prisonnier à mille escus de rançon, soudain qu' ils furent apportez. Allonce avant son partement les veit distribuer devant soy, sans que Bayard en retint un tout seul denier. Adverty par ses espions qu' un Thresorier portoit au Capitaine Gonsale Ferrande, Lieutenant general du Roy d' Arragon quinze mille ducats en or, & devoit passer à trois ou quatre mille de sa garnison, il se delibera d' y avoir bonne part, & sur les trois heures du matin s' embuscha avecques vingt & cinq cuiraces dont il ne pouvoit estre veu, entre deux tertres, donnant ordre que Tardien gendarme de sa compagnie conduisist d' un autre costé quelques Albanois, a fin que le Thresorier avec son escorte, ne peust eschapper, ayant à passer l' un ou l' autre pas. La fortune veut qu' il passe prés de Bayard sur les sept heures du matin, lequel donne sur luy & sur son escorte de telle furie, que luy, son homme, & son argent furent pris, les autres s' estans sauvez de vistesse: Et se trouverent les quinze mille ducats és boëttes: Ausquels Tardien pretendoit la moitié, ayant esté d' un autre costé commis à l' execution de cette entreprise. Ce que Bayard ne luy voulut accorder, comme celuy lequel commandant à la garnison soustenoit toute la prise luy appartenir, pour en disposer à sa volonté. Cette question remise au jugement du Seigneur d' Aubigny, Lieutenant general du Roy au Royaume de Naples, apres les avoir oüis, il sententia pour Bayard. Et depuis tous deux retournez à Monarville, Bayard fit desployer les 15. mille ducats sur une table, disant à Tardien en se sous-riant: Voicy pas belle dragee. Mais plus il se gaussoit, & plus l' autre se courrouçoit, ne pouvant prendre en payement cette monnoye: Et entr' autres propos luy advint de dire, que s' il avoit seulement la tierce partie de ses deniers, il seroit homme de bien toute sa vie. Comment compagnon, (dit Bayard) ne tient-il qu' à cela que ne soyez asseuré de vostre vie? Or vrayement ce que n' avez peu obtenir de haute luitte, je le vous donne de bien bon cœur, & en aurez non le tiers, ains la moitié. Si luy fit compter sur le champ sept mil cinq cens ducats. Tardien qui auparavant pensoit que ce fust une mocquerie, se jette à deux genoux, ayant de joye la larme à l' œil, & luy dit. Helas Monsieur mon Maistre, comment pourray-je jamais recognoistre le bien que me faictes? Oncques Alexandre le Grand ne feit pareille liberalité. Taisez vous compagnon (respondit Bayard) car si j' avois la puissance, je ferois mieux pour vous. Cela ainsi faict il departit le demeurant de l' argent aux autres gens-d'armes selon leurs valeur & merites, sans en rien retenir pardevers soy. Puis dit au Thresorier: Mon bon amy, je sçay bien que si je le voulois, j' aurois bonne rançon de vous, mais je me tiens content de ce que j' ay eu. Quand vous voudrez, vous & vostre serviteur partirez, & vous feray conduire seurement où il vous plaira, ne voulant rien de ce qui est sur vous, ny que l' on vous foüille. Qui fut bien aise, ce fut le Thresorier: car il avoit vaillant sur soy en bagues & argent 500. ducats: & fut conduit par un trompette que luy bailla Bayard jusques à Barlote, avec son homme: Bien joyeux, veu la fortune qui luy estoit advenuë, d' estre tombé en si bonne main. En somme Bayard distribua tout l' or & l' argent aux autres, se gardant seulement pour son lot la peine & hazard de la guerre. C' estoit un jeu qui luy estoit ordinaire & familier.

domingo, 9 de julio de 2023

6. 19. De l' honneste amour du Capitaine Bayard envers une Dame, de la sage retraicte de luy en l' execution d' un amour vitieux.

De l' honneste amour du Capitaine Bayard envers une Dame, de la sage retraicte de luy en l' execution d' un amour vitieux.

CHAPITRE XIX.

Bayard aagé de treize ans avoit esté presenté par l' Evesque de Grenoble son oncle au Duc Charles de Savoye, lequel six mois apres en fit present au Roy Charles huictiesme, pour la singuliere proüesse de Chevalerie qu' il voyoit poindre en ce jeune Gentil-homme: En quoy il ne le trompa nullement, croissant aux yeux de tous sa vertu avecques son aage, comme je vous pourrois discourir plus particulierement. Mais mon opinion n' est pas de vous bastir icy un Histoire entiere de sa vie, ains de vous en remarquer quelques signalez placards. C' est pourquoy je me contenteray de vous dire, que le Roy Charles huictiesme estant decedé, Louys douziesme son successeur s' achemina deux ans apres en Italie pour le recouvrement du Duché de Milan, qui luy appartenoit du chef, & estoc de la Duchesse Valentine son ayeule. Voyage qui luy succeda si heureusement, que en peu de temps il se feit Seigneur de l' Estat, & tout d' une main contraignit Ludovic Sforce qui en joüissoit, de se blotir dedans l' Allemagne. Enflé de cette grande victoire, il retourne en France, laissant en la Lombardie plusieurs garnisons de François, entre lesquelles estoit la compagnie de gens d' armes du Comte de Ligny, dont Bayard portoit le guidon. Or luy prit-il envie de aller saluër la veufve de son premier Maistre, nommée Blanche, qui lors tenoit escole d' honnesteté dedans Carignan, ville de Piedmont, sur laquelle luy estoit assignee une partie de son doüaire. Comme l' amour & les armes sympathisent ensemblément, aussi Bayard jeune page en la Cour du Duc s' estoit enamouré d' une Damoiselle de mesme aage, qui luy rendoit une affection reciproque. Cette-cy apres son partement fut mariée avecques le Seigneur de Fluxas. Et lors qu' il arriva à Carignan, il trouva le mary & la femme avoir merveilleusement bonne part à l' oreille de la Duchesse, laquelle le receut tres-favorablement: Et apres qu' il luy eut rendu le devoir avecques tout honneur & humilité, il le voulut aussi rendre à la Dame de Fluxas; & adoncques l' amour honneste qu' ils s' estoient portez en leurs bas aages, commença par leurs devis de se ramentevoir dedans leurs ames. Cette gente Dame accomplie en beauté, & doüée d' un tres-bel esprit, luy ramentevoit les exploicts d' armes, pour lesquels il s' estoit acquis une renommee infinie, tant par la France que l' Italie: Et un jour entr'autres continuant ce propos, luy dit. Monsieur de Bayard mon amy, voicy la maison où avez pris vostre nourriture; Ce vous seroit une grande honte, si ne vous y faisiez cognoistre, aussi bien qu' avez faict ailleurs. Bayard la prie de luy dire ce qu' elle desiroit de luy. Il me semble (dit-elle) que devez faire un Tournoy en cette ville, pour l' honneur de Madame, qui vous en sçavra tres-bon gré. Vrayement (repliqua-il) puis que le voulez, il sera faict. Vous estes la Dame en ce monde qui a premier conquis mon cœur à son service, par le moyen de vos bonnes graces. Je suis tout asseuré de n' en avoir jamais que la bouche & les mains: car de vous requerir d' autre chose, je perdrois ma peine. Aussi, sur mon ame aimerois-je mieux mourir que de vous solliciter de vostre des-honneur. Bien vous prie-je me donner l' un de vos manchons pour gage de nostre amitié. La Dame qui ne sçavoit ce qu' il en vouloit faire le luy bailla franchement. La plus grande partie de la nuict se passa en danses, & la Princesse devisa longuement avecques sa nourriture: & s' estant le Chevalier retiré en sa chambre, passa le demeurant de la nuict pour sçavoir comment il contenteroit sa Maistresse. Parquoy il depescha le lendemain un Trompette à toutes les villes des environs où il y avoit garnison, pour signifier aux Gentils-hommes, que s' ils se vouloient trouver quatre jours apres, qui estoit un Dimanche, à Carignan, en habillemens d' hommes d' armes, il donnoit un prix, qui estoit le manchon de sa Dame, où pendoit un rubis de la valeur de cent ducats, à celuy qui seroit trouvé le mieux faire à trois courses de lance sans lice, & douze coups d' espee. Le Trompette s' acquita de sa charge, & rapporta les noms de quinze Gentils-hommes, qui avoient promis & signé de s' y trouver. Cela venu à la cognoissance de la Princesse, elle fut tres-contente, & fit dresser un escharfaut sur la place où se devoient faire les joustes, & le combat. Au jour assigné se trouva Bayard armé de toutes pieces, & trois ou quatre de ses compagnons, comme aussi plusieurs Gentils-hommes, & se passa l' apresdinee en ce noble deduit. Commandant la Princesse au Seigneur de Fluxas de prier à souper chez elle tous ces vaillans combattans; L' apres-souper avant que commencer le bal, convint de donner le prix à celuy qui l' avoit gaigné: Le Seigneur de Fluxas & Grammont qui en estoient juges, par l' ordonnance de la Princesse, recueillirent les voix, tant des Gentil-hommes & Dames, que mesmes des combattans: Qui furent tous d' opinion de l' adjuger à Bayard. Parquoy les deux juges le luy vindrent presenter: Mais luy d' une honte asseuree le refusa, disant qu' à tort & sans cause luy estoit attribué cet honneur. Mais que s' il avoit aucune chose bien faite, cela estoit deu à la Dame de Fluxas, qui luy avoit presté son manchon, & qu' à elle, entant qu' à luy estoit, il remettoit de donner le prix où bon luy sembleroit. Le Chevalier qui n' aimoit cette Dame que par honneur, ne douta de faire cette declaration à son mary, lequel asseuré de son honnesteté, & de la sagesse de sa femme, n' en eut aucun mal en sa teste: Mais suivant l' Arrest prononcé par le Chevalier, le Seigneur de Grammont en presence du mary, dit à la Dame. Monsieur de Bayard, auquel on a adjugé le prix du Tournoy, a dit que c' estoit vous qui l' aviez gaigné, par le moyen du manchon que luy baillastes. Partant il le vous renvoye pour en faire ce qu' il vous plaira. Elle qui en cecy sentoit sa conscience nette, ne s' en estonna aucunement, ains le remercia humblement de l' honneur qu' il luy faisoit. Et puis qu' ainsi est (dit-elle) que Monsieur de Bayard me faict cet honneur de croire que mon manchon luy a faict gaigner le prix, je le garderay pour l' amour de luy: Mais du rubis, puisque pour le mieux faisant il ne le veut accepter, je suis d' advis qu' il soit donné à Monsieur de Mondragon: parce qu' on tient que c' est luy qui a mieux fait apres luy. Ainsi qu' elle ordonna fut accomply, sans qu' on oüit aucun murmurer. Si fut la Princesse fort joyeuse d' avoir fait si bonne nourriture. Les Gentils-hommes François demeurerent encores cinq ou six jours à Carignan, faisans bonne chere. En fin le Chevalier prit congé d' elle, luy jurant qu' il n' y avoit Prince, ny Princesse en ce monde, apres son souverain Seigneur, qui eust plus de commandement sur luy qu' elle y en avoit, dont il fut grandement remercié. Ce faict convint aussi prendre congé de ses premieres amours, qui ne fut sans larmoyer d' une part & d' autre: Et depuis dura cette honneste amitié jusques à la mort, ne se passant annee qu' ils ne s' entre-veissent par lettres, & presens.

En tout le discours que je vous ay faict cy-dessus, vous n' y voyez que de l' honneur, en celuy que je vous deduiray presentement, il y a quelque peu de honte, mais reparee sur le champ avec une telle sagesse, que je dirois volontiers qu' elle fit honte à l' honneur. Nostre bon Chevalier apres une longue suitte de guerres, ausquelles il avoit eu bonne part, retournant d' Italie en France, vint visiter l' Evesque de Grenoble son oncle, où ayant fait quelque sejour, il luy prit envie de se donner au cœur joye: & commanda à un sien valet de chambre de luy trouver quelque belle fille pour passer une nuict avecques elle. Suivant ce commandement le valet s' addresse à une pauvre gentil-femme, qui avoit une belle fille, de l' aage de dix & sept ans. La mere pour la pauvreté en laquelle elle estoit reduicte, consent la liuraison de sa fille, qui n' y vouloit du commencement entendre, toutes-fois en fin vaincuë  par les remonstrances violentes de sa mere, elle passa par sa volonté, & de ce pas conduite par le valet, & mise en une garderobbe. Le temps venu de se retirer, le Chevalier qui avoit soupé en un banquet, retourné en son logis, son homme luy dit qu' il avoit trouvé l' une des plus belles filles de la ville, mesme qui estoit gentil-femme. Il entre dedans la garderobbe, où il la trouve infiniment belle, mais aussi infiniment esploree. Comment m' amie (luy dit-il) ne sçavez vous pas bien pourquoy vous estes icy venuë? La pauvre Damoiselle se meit à genoux, & luy respondit. Helas ouy Monseigneur, ma mere m' a dit que je fisse tout ce que voudriez, toutes-fois je suis vierge, & ne fis jamais mal de mon corps, & n' avois volonté d' en faire si je n' y fusse contrainte. Mais nous sommes si pauvres ma mere & moy, que mourons de faim. Pleust ores à Dieu que je fusse morte: Au moins ne serois-je au nombre des mal-heureuses filles, & en deshonneur toute ma vie. Disant ces paroles, elle fondoit en larmes de telle sorte qu' on ne la pouvoit estancher. Ny la nuit, ny l' occasion & commodité, ny la beauté de la Damoiselle, ny le desir extraordinaire dont il estoit possedé, ne firent outrepasser au Chevalier les barrieres de l' honnesteté, mais à demy larmoyant luy dit. Hé vrayement m' amie je ne seray si meschant, que je vous oste ce bon & saint vouloir. Et changeant le vice en vertu, la prist par la main, & luy fit affubler un manteau, & au varlet (valet) prendre une torche, & la mena luy mesme coucher chez une Damoiselle sienne parente, voisine de son logis: & le lendemain au point du jour envoya querir la mere, à laquelle il dit: Venez çà m' amie, ne me mentez point, vostre fille est elle pucelle? Qui respondit. Sur ma foy Monseigneur quand vostre homme de chambre la vint hier querir, jamais n' avoit eu cognoissance d' homme. Et n' estes vous pas doncques bien mal-heureuse (repartit le Chevalier) de la vouloir faire meschante? La pauvre Damoiselle eut honte & peur, & ne sçachant que respondre, sinon de s' excuser sur sa pauvreté. Or dit le Chevalier, ne faictes jamais si lasche tour de vendre vostre fille, vous qui estes Damoiselle deuriez estre plus griefvement chastiee qu' une autre. Venez ça, avez vous personne qui la vous ait jamais demandee en mariage? Ouy bien (dit elle) un mien voisin honneste homme, mais il demande six cens florins, & je n' en ay pas vaillant la moitié. Et s' il avoit cela, l' espouseroit-il? (dit le Chevalier.) Ouy seurement (respondit-elle.) Adoncques il tira d' une bourse trois cens escus, disant: Tenez m' amie, voila deux cens escus, qui valent six cens florins, & cent escus pour l' habiller. Et en apres feit encores compter cent autres escus, qu' il donna à la mere. Et commanda à son homme de ne les perdre de veuë, jusques à ce qu' il eust veu la fille espousee. Ce qu' elle feit trois jours apres, & feit depuis un tres-honorable mesnage, retirant avec elle sa mere en sa maison. Repassez sur toute l' ancienneté, peut estre ne trouverez vous une histoire plus memorable que cette-cy sur ce sujet.