domingo, 23 de julio de 2023

6. 39. Histoire memorable d' un jeune homme de prodigieux esprit.

Histoire memorable d' un jeune homme de prodigieux esprit.

CHAPITRE XXXIX.

Il faut que j' enfile tout d' une suitte avecques le chapitre precedant ce que j' ay maintenant à deduire, pour estre retiré d' un mesme Autheur: & vous representant cette Histoire en sa simplicité, sans y apporter aucun fard, vous y adjousterez plus de foy: car autrement peut estre la penseriez vous outrepasser toute humaine opinion. Item en celuy an (dit-il parlant de l' an mil quatre cens quarante cinq) vint un jeune homme qui n' avoit que vingt ans ou environ, qui sçavoit tous les sept Arts Liberaux par le tesmoignage de tous les Clercs de l' Université de Paris, & si sçavoit joüer de tous les instrumens, chanter & deschanter mieux que nul autre, peindre, & enluminer mieux que nul autre qu' on sçeust à Paris ne ailleurs. Item en fait de guerre, nul plus expert, & jouoit de l' espee à deux mains si merveilleusement que nul ne s' y comparast: car quand il voyoit son ennemy, il ne failloit point à saillir sur luy vingt ou vingt quatre pieds à un sault. Item il est Maistre en Arts, Maistre en Medecine, Docteur en Loix, Docteur en Decret, Docteur en Theologie: & vrayement il a disputé à nous au College de Navarre, qui estions plus de cinquante des plus parfaicts Clercs de l' Université de Paris, & plus de trois mille autres Clercs, & a si hautement respondu à toutes les questions qu' on luy a faites, que c' est une droicte merveille à croire qui ne l' avroit veu. Item il parle Latin trop subtil, Grec, Hebrieu, Caldaïque, Arabique, & plusieurs autres langages. Item il est Chevalier en armes, & vrayement si un homme pouvoit viure cent ans sans boire, sans manger, sans dormir, il n' avroit pas les sciences qu' il a du tout par cœur apprise, & pour certain il nous fit tres-grand freor: car il sçait plus que ne peut sçavoir Nature humaine: car il reprend tous les quatre Docteurs de saincte Eglise: Bref, c' est de sa Sapience la nompareille chose du monde: Et nous avons en l' Escriture que l' Antechrist sera engendré de pere Chrestien, & de mere Juifve, qui se feindra Chrestienne, & chacun croira qu' elle le soit, il sera né de par le Diable en temps de toutes guerres, & que tous jeunes gens seront desguisez d' habit, tant femmes qu' hommes. Vous voyez comme cest Autheur estonné de ce grand esprit craint que celuy duquel il parloit ne fust cest Antechrist, dont Lactance nous a baillé les premiers advertissemens: qui me donne à penser que ce n' est point une histoire controuvee à plaisir, ains telle qu' elle advint en ce temps-là. Car ce qu' il dit que l' Antechrist devoit naistre du temps que les femmes changeroient d' habit, c' estoit en haine de Jeanne la Pucelle, que cest Autheur n' avoit jamais peu gouster. Et ce qui me rend ce passage plus croyable, c' est que Georges Chastelain, qui fut du temps de Charles VII. en une recollection des choses merveilleuses qui advindrent de son temps parlant, ce semble de ce mesme personnage dit en la façon qui s' ensuit:

J' ay veu par excellence

Un jeune de vingt ans

Avoir toute science,

Et les degrez montans,

Soy se vantant sçavoir dire

Ce qu' oncques fut escrit

Par seule fois le lire

Comme un jeune Antechrist.

Et n' est pas à contemner une chose que recite Jean Moulinet en la suitte de cette recollection de Chastelain, quand il dit qu' il avoit veu homme chantant d' une mesme teneur, & promptitude de voix le Dessus & la Taille d' une Chanson:

J' ay veu, comme il me semble,

Un fort homme d' honneur

Luy seul chanter ensemble

Et Dessus & Teneur,

Olbeken, Alexandre, 

Jossequin, ne Bugnois, 

Qui sçavent chants espandre,

Ne font tels esbanois.

Qui est un autre miracle de nature, auquel j' adjouste de tant plus de foy que Moulinet estoit aussi bon Musicien que Poëte. Il n' y a pas douze ou treize ans qu' il est mort un bouffon, nommé Constantin, qui representoit presque toutes sortes de voix, tantost le chant des Rossignols, qui n' eussent pas mieux sceu desgoiser leurs ramages que luy, tantost la Musique d' un asne, tantost les voix de trois ou de quatre chiens qui se battent, & en fin le cry de celuy, qui pour estre mords par les autres, se va plaignant. Avecques un peigne mis dans sa bouche il representoit le son d' un cornet à boucquin: Toutes ces choses si à propos, que ny l' asne, ny les chiens en leur naïf, ny un homme joüant du cornet à boucquin n' eussent eu l' advantage sur luy. J' en parle comme celuy qui l' ay veu souven tesfois en ma maison: mais sur tout estoit admirable qu' il parloit quelquesfois d' une voix qu' il tenoit tellement enclose dedans son estomach sans ouvrir que bien peu les baleures, à maniere qu' estant pres de vous, s' il vous appelloit, vous eussiez creu que c' eust esté une voix qui venoit de bien loing, & ainsi ay-je veu quelques miens amis trompez par luy. Ce qui ne merite pas moins estre sçeu, que le Musicien de Moulinet.

6. 38. Que ce n' est pas un petit secret à un homme d' Estat d' avoir des Predicateurs à poste.

Que ce n' est pas un petit secret à un homme d' Estat d' avoir des Predicateurs à poste.

CHAPITRE XXXVIII.

Jamais meurdre ne fut plus malheureux & meschant que celuy de Louys Duc d' Orleans en l' an 1407. dont Jean Duc de Bourgongne avoit esté instigateur. Chacun crioit harou contre luy, & specialement les Princes & grands Seigneurs: Tellement qu' en la premiere colere, il fut contraint de quitter Paris & se retirer en ses pays, où apres avoir aucunement recueilly ses esprits, & sçachant l' accusation que la Doüairiere d' Orleans avoit instituee contre luy devant le Roy, il delibera de se justifier, & retourna a la ville, où il n' eut autre Advocat qu' un Maistre Jean Petit Theologien, grand Predicateur: & fut sa justification non de denier l' assassin, car il estoit trop averé, ains de soustenir qu' à bonne & juste cause il avoit esté commis, c' est à sçavoir, pour le bien du Roy & de l' Estat. Proposition qui estoit fausse, & qui du commencement fut trouvee de fascheuse digestion: mais l' ayant depuis soustenuë au Parvy nostre Dame de Paris en presence d' une infinité de personnes, elle se trouva si plausible, que tout ce que firent de là en avant ceux qui soustenoient le party d' Orleans estoient tenus pour rebelles par le peuple: Et comme ainsi fust que quelques personnages d' honneur improperassent à Petit ce qu' il en avoit fait, il leur respondit qu' il avoit douze ou treize moyens pour le soustenir, mais que le principal estoit l' obligation qu' il avoit au Duc de Bourgongne, ayant esté entretenu par luy aux estudes, & estant encores à ses gages. Raison certes tres-digne d' un Caphard. Le Duc de Bourgongne voyant quel fruit luy avoit apporté cette premiere démarche, n' eut de là en avant autre plus grand soin que de captiver la bien-vueillance de l' Université de Paris, dans laquelle se trouverent une infinité de rejettons tels que Petit, qui guerroyerent par leur caquet dans leurs chaires les pauvres Princes d' Orleans, de telle façon que la porte de la Justice leur estant clause, ils furent contraincts d' avoir recours aux armes pour se la faire à eux mesmes: empirans par ce moyen leur marché, & en fin voyans le peu d' advancement qu' ils gagnoient par les armes, userent du mesme artifice que leur ennemy, qui fut de se mettre sous la protection du grand Gerson, lequel prenant leur cause en main, fit declarer au Concil de Constance la proposition tenuë par Petit, comme heretique & erroneee. Ce maistre Jean Petit Predicateur apporta les troubles sous Charles sixiesme en France. Un autre y apporta une bonne partie du repos sous Charles septiesme. Il y eut un frere Richard Cordelier (Monstrelet le fait Augustin, soit l' un, soit l' autre, il ne m' en chault) cestuy apres avoir suivy quelque temps le party Anglois dans Paris, se rendit en fin des nostres, faisant (si ainsi le faut dire) des miracles par sa langue pour le service du Roy: mais parce que Monstrelet n' en dit qu' un mot, & que j' ay recueilly une partie de cette Histoire d' un livre escrit à la main, dont je m' aide selon les occurences, je vous en feray ce petit discours. Ce Moine avant que se faire Royal, vint à Paris en l' an mil quatre cens vingt neuf, où il prescha au charnier de sainct Innocent avec une admiration infinie de tous, & estoit son Sermon de six heures d' ordinaire. Je vous veux representer tout de son long le passage dont j' ay recueilly cette Histoire. Item le Cordelier devant dit, preschoit le jour sainct Marc à Boulongne la petite, & là se trouva tout le peuple que j' ay dit: & pour vray icelle journee à revenir dudit Sermon furent les gens de Paris tellement tournez en devotion, qu' en moins de trois ou quatre heures eussiez veu plus de cent feux, en quoy les hommes ardoient tables, & tabliers, cartes, billes, billars, & toutes choses à quoy on se pouvoit courroucer, & maugreer à jeu convoiteux. Item celuy jour, & le lendemain les femmes ardoient tous les atours de leurs testes, & les pieces de cuir, ou Baleines qu' elles mettoient en leurs chaperons pour estre plus roides, les Damoiselles laissoient leurs cornes & leurs queuës, & grand foison de leurs pompes: & vrayement dix Sermons qu' il fit à Paris, & un à Boulogne tournerent plus le peuple à devotion que tous les Sermonneurs depuis cent ans n' avoient fait. Le dernier Sermon qu' il fit à Paris fut le lendemain sainct Martin vingtsixiesme Avril mil quatre cens vingt neuf, & dit au departir que l' an qui seroit apres on verroit les plus grandes merveilles qui furent oncques. A tant l' Autheur. Or ce Religieux plein de persuasion s' estant depuis retiré pardevers le Roy Charles septiesme marchoit à la teste de l' armee: mais le bon du compte est que les Parisiens le voyans joüer nouveau roolle, aussi voulurent-ils faire de leur costé le semblable. Car en despit de luy ils retournerent sur les bombances & jeux qu' il (ils) avoient quittez, estimans que c' eust esté pecher contre le S. Esprit, s' ils eussent reformé leurs vices par les exhortations de ce frere. Exemple qui n' est pas petit au sujet present, pour monstrer de quelle puissance sont les prescheurs, specialement pendant les guerres civiles. Je ne veux pas dire qu' il n' y en ait de gens de bien, mais tant y a qu' ils sont hommes, par consequent tantost possedez d' avarice, tantost d' une ambition dereglee: & n' est pas certes sans raison que nous appellons en Latin leurs Sermons, Concions: car tout ainsi qu' en la ville de Rome les Tribuns estoient ceux qui par leurs seditieuses Harangues, que l' on appelloit Concions, remuoyent les humeurs du peuple, contre les grands, sous le masque de la liberté qu' ils luy proposoient: Aussi font souvent nos Prescheurs de mesme, sous le faux pretexte du service de Dieu, ou du bien public, selon que les Princes acheptent leurs langues, lesquels n' ont quelquesfois autre Religion en eux que celle que la commodité de leurs affaires leur enseigne. Sur ces arrhes ceux qui sont du mestier de Sermonneurs & Prescheurs trouvent tousjours quelque eschantillon mal pris dans la saincte Escriture, qui leur sert d' eschapatoire pour soustenir leur party. Ce temps pendant un pauvre peuple guidé d' un bon zele, jette l' œil sur eux, & se laisse mener par l' aureille avec une simplicité qu' il tourne puis apres en fureur selon les occasions. On dira que cestuy est un pretexte de Machiavel, qui seroit beaucoup meilleur teu que dit, mais je suis contraint de le corner à son de trompe en cette calamité où nous nous sommes veuz plongez. Parce que si vous oyez les Predicateurs du jourd'huy dedans leurs chaires, ils n' ont autres declarations dans leurs bouches que celles qu' ils font encontre Machiavel: & neantmoins il n' y a celuy d' eux qui ne soit vrayement Machiaveliste, si nous appellons Machiaveliser quand un Predicateur est aux gages d' un grand Seigneur pour induire le peuple à le suivre.

6. 36. Preuve miraculeuse advenuë tant au Parlement de Rouen, que de Paris, pour deux crimes dont la preuve estoit incogneuë aux Juges.

Preuve miraculeuse advenuë tant au Parlement de Rouen, que de Paris, pour deux crimes dont la preuve estoit incogneuë aux Juges.

CHAPITRE XXXVI.

Je veux sauter de la ville de Tholose, à celle de Rouen, & de Rouen à Paris. Maistre Emery Bigot Advocat du Roy au Parlement de Rouen, personnage de singuliere recommandation, qui exerça dignement l' espace de cinquante ans cest estat, me raconta autresfois une histoire de mesme subject. Il me dist les noms & surnoms des personnes, que j' ay oubliez, me souvenant seulement de la substance du fait. Il y avoit un marchand Luquois, qui s' estoit habitué dés long temps dans l' Angleterre, auquel ayant pris envie d' aller mourir avec ses parens, il les pria par lettres de luy apprester une maison, se deliberant de les aller voir dedans six mois pour le plus tard, & finir avec eux ses jours. Vers ce mesme temps il part d' Angleterre, suivy d' un sien serviteur François, avec tous ses papiers, & obligations, & descend en la ville de Rouen, où apres avoir fait quelque sejour, il prend la route de Paris: mais comme il est sur la montagne pres d' Argentueil, il est tué par son valet, favorisé de la pluye, & du mauvais temps qui lors estoit, & lors jette le corps dans les vignes. Comme cela se faisoit, passe par là un aveugle, conduit de son chien, lequel ayant entendu une voix qui se dueilloit, il demanda que c' estoit: à quoy le meurdrier respond que c' estoit un malade qui alloit à ses affaires. L' aveugle passe outre, & le Valet chargé des deniers, & papiers de son maistre se fit payer dans Paris comme porteur des obligations, & scedules. On attendit dans Luques un an entier ce marchand, & voyant qu' il ne venoit, on despesche homme expres pour en avoir des nouvelles, lequel entendit dedans Londres le temps de son partement, & qu' il avoit fait voile à Rouen: Où pareillement luy fut dit en l' une des hostelleries, qu' il y avoit environ six mois qu' un marchand Luquois y avoit logé, & estoit allé à Paris. Depuis quelque perquisition qu' il fist il se trouva en defaut, & ne peut avoir vent ny voye de ce qu' il cherchoit. Il en fait sa plainte à la Cour de Parlement de Rouen, laquelle commence d' embrasser cette affaire, commandant au Lieutenant Criminel d' en faire diligente recherche par la ville, & à Monsieur Bigot au dehors. La premiere chose que fit le Lieutenant, fut de commander à l' un de ses Sergens de s' informer par toute la ville s' il y avoit point quelque homme, qui depuis sept ou huit mois en là eust levé une nouvelle boutique. Le mouchard ne faut au commandement, & rapporte au Juge qu' il en avoit trouvé un, duquel ayant sceu le nom, le Lieutenant fait supposer une obligation, par laquelle ce nouveau marchand s' obligeoit corps & biens de payer la somme de deux cens escus dans certain temps, & en vertu d' icelle commandement luy estant fait de payer, il respond que l' obligation devoit estre fausse, & qu' il ne sçavoit que c' estoit. Le Sergent prenant cette response pour refus, le constituë prisonnier: & comme ils alloient de compagnie, il advint au marchand de luy dire qu' il se sçavroit bien deffendre contre cette procedure. Mais n' y a il point autre chose? adjousta il: Le Sergent dresse son exploict, & rapporta au Lieutenant Criminel comme le tout s' estoit passé, lequel s' attachant à ces paroles, s' il n' y avoit point autre chose: dés lors commanda qu' on luy amenast le prisonnier, & arrivé devant luy, il fait retirer un chacun, & d' une douce parole luy dist qu' il avoit fait retirer tous les autres, voulant traiter doucement cette affaire avecques luy: Qu' à la verité il l' avoit fait mettre en prison sous une obligation supposee, mais qu' il y avoit bien autre anguille sous roche: Car il sçavoit pour certain que le meurdre du Luquois avoit esté par luy commis: Que de cela il n' en avoit certaine preuve: Toutesfois desiroit manier cette affaire avec toute douceur. Que le deffunct estoit estranger, despourveu de tout support: Partant il estoit fort aisé de faire passer toutes choses par oubliance, moyennant que le prisonnier voulust de son costé s' aider. Cela se disoit de telle façon, comme si le Juge l' eust voulu sonder pour tirer argent de luy, à quoy il n' avoit veine qui tendist. A cette parole le prisonnier sollicité d' un costé d' un remords de sa conscience, d' un autre estimant que l' argent luy serviroit en cecy de garend, respondit au Juge qu' il voyoit bien qu' il y avoit en cecy de l' œuvre de Dieu: puis que où il n' y avoit autre tesmoin que luy, cela estoit venu à cognoissance, & que sur la promesse qui luy estoit faite, il recognoistroit franchement ce qui estoit de la verité. A cette parole le Juge estimant estre arrivé à chef de son intention, mande querir le Greffier: mais le prisonnier ce pendant voyant qu' il avoit fait un pas de sot, apres que le Juge luy eut fait lever la main pour dire la verité, commence de joüer autre roolle, & de soustenir que toute cette procedure estoit pleine de calomnie & fausseté. Le Juge se voyant aucunement frustré de son opinion, renvoya le marchand aux prisons, en attendant plus ample preuve. Mais luy apres avoir pris langue des autres prisonniers (qui sont maistres en telles affaires) appelle de son emprisonnement, & prend à parties tant le Sergent que le Lieutenant Criminel. Je vous laisse à penser si la cause estoit sans apparence de raison. Il s' inscrit en faux contre l' obligation. Il n' y falloit pas grande preuve, parce que les parties en estoient d' accord: Et de fait le Lieutenant vint par expres au Parlement, où il discourut tout au long comme les choses s' estoient passees. La Cour qui cognoissoit la preud' hommie de cest honneste homme, suspendit le cours de cette poursuitte jusques à quelque temps. Pendant lequel, elle donna charge à Monsieur Bigot de s' informer sur tout le chemin de Rouen à Paris s' il en pourroit sçavoir nouvelles. Ce qu' il fit avec toutes les diligences à ce requises. En fin passant par Argentueil, le Bailly luy dist que depuis quelques mois on avoit trouvé un cadaver dans les vignes my-mangé des chiens, & corbeaux, dont il avoit fait son procés verbal, duquel le sieur Bigot prit la copie. Sur ces entrefaites survint l' aveugle demandant l' aumosne en l' hostellerie où il estoit logé, lequel entendant la perplexité en laquelle ils estoient, leur discourut amplement ce qu' il avoit vers le mesme temps entendu sur la montagne: Bigot luy demande s' il recognoistroit bien la voix, l' autre respond qu' il estimoit qu' ouy. Sur cela il le fait mettre en trousse sur un cheval, & l' ameine en la ville de Rouen. Jamais trait n' avoit esté plus hardy en Justice que celuy du Lieutenant Criminel, toutesfois grandement subject à calomnie. Celuy que je reciteray maintenant ne sera de moindre effect. Le sieur Bigot estant de retour, apres avoir rendu raison de sa commission, on se delibere d' ouyr cest aveugle, & en apres le confronter au prisonnier: Luy doncques ayant tout au long discouru ce qu' il avoit entendu sur la montagne, & ce qu' on luy avoit respondu, interrogé s' il recognoistroit bien la voix, respond qu' ouy. On le confronte de loing au prisonnier sans le faire parler. Et apres que l' aveugle se fut retiré, on demande à l' autre s' il avoit moyens de proposer reproches contre luy. Dieu sçait s' il fut lors en beau champ. Car il remonstra que jamais on n' avoit practiqué tant d' artifices pour calomnier l' innocence d' un homme de bien, comme l' on avoit fait contre luy: Que premierement le Lieutenant Criminel en vertu d' une fausse obligation l' avoit fait constituer prisonnier, puis luy avoit voulu faire accroire avoir fait teste à teste une cognoissance particuliere de ce qui n' estoit point: & au bout de cela, de luy representer maintenant un aveugle pour tesmoin, c' estoit outrepasser toutes les regles de sens commun. Nonobstant cela, la Cour voyant qu' il ne disoit autre chose, on fait parler une vingtaine d' hommes les uns apres les autres, & à mesure qu' ils se teurent, on demanda à l' aveugle s' il recognoissoit leurs voix. A quoy il fit response que ce n' estoit aucun d' eux. En fin le prisonnier ayant parlé, l' aveugle dit que c' estoit la voix de celuy qui luy avoit respondu sur la montagne pres d' Argentueil. Ce mesme broüillement de voix ayant esté deux & trois fois reïteré, l' aveugle tomba tousjours sur un mesme poinct sans varier. Prenez separément toutes les rencontres de ce procés, vous y en trouverez beaucoup qui font pour l' absolution: Mais quand vous avrez meurement consideré le contraire, il y a une infinité de circonstances qui vont à la mort: Un nouveau citoyen qui avoit dressé nouvelle boutique quelque temps apres la disparition du Luquois, la preud'hommie du Lieutenant Criminel cogneuë de tous, la deposition par luy faite, assistee de celle du Sergent: Mais sur tout la miraculeuse rencontre de l' aveugle, qui se trouva tant à la mort du Luquois, que depuis en l' hostellerie où estoit Bigot: & finalement que sans artifice il avoit recogneu la voix du meurtrier au milieu de plusieurs autres. Toutes ces considerations mises en la balance, firent condamner ce pauvre malheureux à estre roüé, & auparavant estant mis sur le mestier, il confessa le tout à la descharge de la conscience de ses Juges, & fut le jour mesme executé à mort. 

Je vous en raconteray un autre non moins miraculeux que cestuy. En l' an 1551. la nuict de Noël un homme nommé Moustier du village de Sainct Leup pres de Montmorency assomma d' un marteau pres de l' Eglise de saincte Oportune dans Paris, une jeune femme allant à la Messe de minuict, & luy osta ses bagues. Ce marteau avoit esté desrobé le mesme soir à un pauvre Mareschal voisin qui se nommoit Adrian Douë, lequel pour cette cause soupçonné d' avoir fait ce meurdre, fut tres-rudement traité par la Justice: Car pour en tirer quelque preuve, on l' exposa à une torture extraordinaire pour les presomptions violentes qui couroient encontre luy. De maniere qu' on le rendit estropié, luy ostant le moyen de gagner sa vie: & mourut ainsi miserable, apres avoir esté reduit en une grande pauvreté. On demeure pres de vingt ans sans recognoistre le malfaicteur: & sembloit que la memoire de cest assassin eust esté ensevelie dans la fosse de cette pauvre femme. Or entendez comme cela vint en fin à cognoissance, mais à vray dire, bien tard.

Jean le Flameng, Sergent des tailles de Paris, qui depuis fut premier Huissier en la Cour des Generaux des Aides, estant au village de Sainct Leup, pour executer une commission des Esleuz, un jour d' Esté pendant son souper, en presence de quelques habitans du lieu racontoit en quel estat il avoit laissé sa maison: Que sa femme y estoit malade, assistee seulement d' un jeune garçon: il y avoit lors ce vieillard, & un sien gendre, lesquels sur cette parole, partent la nuict, portans chacun d' eux un coffin plein de cerises, & un oison, & arrivent sur les dix heures du matin à la maison du Flameng: là ils buquent: La femme se met aux fenestres pour sçavoir qui c' estoit, ils luy respondent qu' ils avoient charge de son mary de luy apporter cet oison, & des cerises. A cette parole la porte leur estant ouverte, par le jeune gars, ils la referment sur luy, & à l' instant mesme luy coupent la gorge: Ce pauvre enfant se debatant, la femme oyant ce debat, se met en une gallerie, qui respondoit sur sa chambre, pour voir que c' estoit, elle apperceut un flux de sang dans sa cour, l' un d' eux luy dist que c' estoit du sang de l' oison: Ce pendant l' autre montoit de vistesse pour penser la surprendre: Elle se doutant de la verité du fait regagne promptement sa chambre: ferme sa porte au verroüil, & commence de s' escrier par la fenestre qu' on la vint secourir, & qu' il y avoit des voleurs dedans la maison. Ces deux malheureux voyans qu' ils avoient failly à leur entreprise, veulent sortir avant que la rumeur fust plus grande. La porte s' ouvroit & fermoit à clef par dedans. Dieu veut que la voulant ouvrir, la clef se rompt dedans la serrure. Se voyans pris, comme le rat dedans la ratiere, toute leur esperance fut d' avoir recours aux cachettes. Le plus jeune se musse au sommet d' une cheminee, le vieillard au profond d' une cave, & se descend dans le puis par un souspirail qui y regardoit: Le tumulte se fait grand par tout le voisinage. Plusieurs y accourent avecques armes, la porte enfoncee dedans, on trouve le corps du jeune garçon estendu sur la place. On court par toute la maison: Celuy qui estoit dans la cheminee fut le premier pris, & apres une longue recherche, l' autre qui ne monstroit que la teste au profond du puis. Ils sont menez au Chastelet, le procés leur est fait & parfait du jour au lendemain, condamnez à estre roüez, & en trois cens liures de reparation envers le Flameng: Appel: la sentence confirmee par arrest: ils sont menez aux Halles pour estre executez. Comme ils estoient sur l'  escharfaut, le vieillard requiert qu' on luy amenast la veufve du Mareschal, dont j' ay n' agueres parlé. Venuë qu' elle est, il luy demande pardon, dit qu' il ne veut mourir sa conscience chargee de cest autre meurdre. Que c' estoit luy qui avoit tué la jeune femme pres saincte Oportune. Le Greffier redige tout au long par escrit sa confession. Ce fait, ils sont roüez. Je vous ay jusques icy discouru comme ces miserables furent pris par un exprés miracle de Dieu, & qu' en fin ce meschant vieillard s' accusa du malheureux meurdre par luy commis, il y avoit vingt ans passez. Ce que je diray maintenant paravanture merite bien de vous estre representé. La veufve du Mareschal demande pardevant le Prevost de Paris, reparation sur les biens du vieillard. Qui luy est par sentence adjugee, jusques à la somme de quatre cens liures. De là sourd une autre question, d' autant que cette veufve soustenoit devoir estre payee devant les trois cens liures du Flameng, & ainsi fut jugé pour elle, dont le Fiameng ayant appellé, sa cause fut par moy plaidee contre Maistre Jean Chipart, Advocat de la veufve, pour laquelle il disoit que le delict avoit esté commis vingt ans passez, & puis que son mary innocent en avoit porté la tare, la raison vouloit bien aussi que l' amende de quatre cens liures fust la premiere payee, embellissant de plusieurs autres belles raisons sa cause: Au contraire je soustenois qu' il ne falloit aisément adjouster foy à la deposition du vieillard, au prejudice du Flameng: Car lors il estoit une personne morte civilement, joinct que mourant sur la poursuitre qu' en avoit fait le Flameng, ce meschant homme pouvoit avoir esté induit à faire cette deposition pour se venger de luy. Qu' en matiere de delicts, il n' y avoit point d' hypotheque: & finalement que sans la poursuitte faite par le Flameng, jamais le vieillard ne fust venu à recognoissance. Que tout ainsi que celuy qui fait des impenses necessaires pour la conservation d' une maison, est payé auparavant tous autres creanciers hypothequaires, ores qu' il leur soit subsequent de date: Aussi devoit-il estre le semblable au cas present en faveur du Flameng. Sur cela les parties appoinctees au Conseil, en fin s' ensuivit arrest, par lequel il fut ordonné qu' elles seroient payees par desconfiture, c' est à dire aux souls la liure sur les biens de ce vieillard.