lunes, 22 de mayo de 2023

CHAPITRE XII. Des Normans, nouveau peuple de la Germanie, qui occuperent quelque partie de nostre Gaule.

Des Normans, nouveau peuple de la Germanie, qui occuperent quelque partie de nostre Gaule. 

CHAPITRE XII. 

Il sembloit que l' Allemaigne deust demourer quoye dans ses fins, & limites: ayans au declin de l' Empire les Alains, Vandales, Bourguignons, Visegots, Ostrogots, François, Anglois, & Lombards (car je voy qu' indifferemment l' on confond ces pays soubs la Germanie, encores qu' il y en eust quelques uns qui en fussent seulement voysins) jetté leur feu & donné plusieurs tesmoignages de leur vaillantise, toutesfois restoient encor les Daciens ou Danois à faire monstre de leur vertu. Ceuxcy du temps de Theodebert Roy de Mets, feirent quelques courses contre les Thoringiens. Depuis ce temps leur nom ne fut grandement renommé en la France, jusques au regne de Charles le grand, auquel temps ils n' attenterent aucune chose contre la France. Bien est vray, qu' ils degasterent en la Germanie ou Allemagne (ces mots nous sont pour le jourd'huy indifferens) quelques pays de noz appartenances: mais craignans la fureur de nostre grand Roy, meirent bride à leurs entreprises, espians temps plus opportun, qui se trouva soubs le regne de Charles le Chauve, auquel ceste grande ardeur des Martels se trouvoit ja toute refroidie. Et encor d' avantage soubs Carloman, qui fut contrainct pour obtenir d' eux quelque relasche, par une paix ignominieuse leur promettre douze mille liures de tribut. Durant laquelle saison pour les partialitez qui voguoyent entre les Roys d' Angleterre, donnerent plusieurs affaires aux Anglois, le plus du temps rapportans d' eux plusieurs belles despoüilles & victoires, & quelquesfois s' enfuyans avecques leur courte honte, selon que le vent de guerre leur donnoit en pouppe, ou non. En quoy ils poursuivirent leurs desseins avecques telle, opiniastreté, qu' en fin de jeu, ils demeurerent maistres du tablier, c' est à dire paisibles du Royaume d' Angleterre, par l' espace de vingt & huict ans, soubs leur Roy Suenon & son fils Danut. Les heureux succés, qu' ils avoient en ceste coste d' Angleterre, occasionnerent quelques autres de leur nation à semblable ravage en la France. Partant soubs la conduite de Raoul s' achemina à ce degast une grande quantité de Danois appellez Normans pour autant qu' au pays de Dace, ils tenoient le quartier du Septentrion. C' estoit chose assez familiere aux Germains de se forger nouveaux noms, selon les bandes qui se liguoient ensemblemment pour entreprendre nouveaux voyages: comme j' ay discouru cy-dessus du François & de l' Alemant: qui est la cause, pour laquelle les anciens n' ont eu aucune cognoissance de ces Normans, non plus que des François & Allemans. Vray qu' Adon Evesque de Vienne, qui attoucha presque ce temps là, & qui a conclud son Histoire en la vie de Charles le Simple, faict mention souz Charlemaigne d' un Vvitigincg Prince Saxon, lequel, pour evader le courroux de ce grand Roy, s' enfuit avec quelque trouppe des siens, en Normandie: Et en la vie du Chauve il tesmoigne qu' il eut plusieurs grands affaires à demesler, avec les Danois & Normans. Qui me faict esbahir pourquoy Raphaël Volaterran (homme en toutes choses de grande leçon toutesfois) ne veut extraire de la Germanie, ou de Dace, les Normans, ains les dict être venus du païs mesmes de la Gaule, d' un peuple par les anciens appellé Romanduens: ayans comme il dict, faict de ce nom Romand, par corruption de langue, un Normand. Estant doncques les Normans (pour retourner au premier fil de mon propos) arrivez en ceste contree avecques leur Capitaine Raoul, si oncques la France se trouva faschee par le trouble de gens estrangers, certainement ce fut lors. Et encores la chose qui plus nous donnoit à penser estoit, que nous estions maniez par un Prince environné de toutes pars, d' affaires, mesmes contre les siens, d' ailleurs, un Prince, qui pour son peu de sens & conduitte, feut de nous appellé le Simple. Au moyen dequoy entre tant de divorces il ne feut mal-aisé aux Normans de nous donner mille traverses. Ils coururent toute la riviere de Loire: prindrent les villes de Nantes, Tours, & Angers, saccagerent toute la Guyenne, fourragerent une partie de la Bourgongne & des environs de Paris, meirent soubz leur obeïssance Rouen: tellement que le Roy estonné de tels degasts & ravages, feut contrainct par personnes interposees de leur demander la paix, en mariage faisant d' une sienne fille, nommee Gillette, avecques Raoul, qui moyennant ce, prendroit le sainct caractere de Baptesme: & à tant luy donnoit le Roy & à ses gens pour assiette le pays de Neustrie, lequel il recognoistroit tenir en foy & hommage de la Couronne de France. Les peuples de ceste Neustrie (afin qu' avant que m' esloigner plus loing, je discoure quelque peu sur ce nom) n' estoient par les anciens Romains appellez d' un seul mot, mais compris soubz plusieurs petites sortes de peuples, comme Lexobiens, Aulerciens, Eburociens, par le nom de chaque cité. Depuis les François arrivans en la Gaule, pour la grandeur de leur Royaume, voulurent designer leurs peuples soubz deux noms, dont les uns s' appellerent Ostriens, qui vouloit dire François Orientaux, & estoient ceux qui tenoient les parties du Rhin: & les autres Vvestriens (Westriens), c' estoient François Occidentaux qui resseoient en ceste Gaule: en la mesme façon que nous voyons que des Gots, les aucuns s' intitulerent Ostrogots, & les autres Vvisegots (Wisegots). 

Vray que pour la proximité que l' N & l' V avoient ensemble, mesmement aux anciens caracteres des François, comme il est facile de voir aux plus vieilles Chartres de plusieurs Eglises, il fut aisé par succession de temps au lieu de deux Vv, n' y en mettre qu' un, & puis d' une Vestrie faire Neustrie. De ceste ancienne division vient que vous voyez si frequente mention dans nos autheurs, du Roiaume d' Austrasie: & mesmement quand le Roy Dagobert mourut, l' on recite qu' à son aisné Sigisbert escheut le Royaume d' Austrasie, & à son puisné Clovis celuy de France Occidentale. De laquelle division y avoit encor apparence, au moins pour le regard de Neustrie, du temps de nostre Debonnaire, quand par accord faict entre ses enfans, à Lothaire escheut Rome, avec l' Italie, Provence & une partie de Lorraine: à Louys, le Royaume d' Austrasie, c' est à dire toute la Germanie jusqu'au Rhin, & quelques autres de delà: à Charles, toute la Neustrie, qui fut le pays, qui depuis luy se continuant de main en main à ses successeurs, fut par nous appellé le Royaume de France. En quoy noz Historiographes faillent assez lourdement, pour autant que parlant en ce partage de la Neustrie, ils estiment que ce soit seulement le pays que nous appellons Normandie: & neantmoins ils sont d' accord que le Debonnaire ayant laissé à son puisné la Neustrie, ses deux autres fils faschez de cet advantage, apres le decés de leur pere, luy feirent une tres-cruelle guerre, en laquelle mourut en une journee toute l' ancienne fleur des François. Comme s' il fust à presumer que Lothaire & Louys, qui estoient si richement assortis, fussent entrez en jalousie pour une si petite piece de terre, comme est la Normandie: petite, dy-je, au regard d' une Italie, ou Germanie. Parquoy falloit necessairement que soubz le nom de Neustrie, feust lors entenduë la plus grande partie des pays que nous avons depuis le regne du Chauve tousjours compris souz la France. Bien est vray que par traicte de temps, comme toutes choses se changent, d' un nom de pays general, nous en feismes un particulier, qui est celuy qui par la venuë des Normans fut appellé Normandie: estant de là en avant reiglé par Ducs (Ducs toutefois, qui recognoissoient le Roy de France pour souverain) desquels le premier fut Raoul, qui au sainct Sacrement de Baptesme eschangea son nom en celuy de Robert, Prince de grande recommandation, soit que nous considerions ses memorables faicts d' armes, soit que nous ayons esgard au commun cours de justice qu' il establit en son pays: bref, tel qu' il falloit pour donner longue continuation à sa posterité & lignee. Auquel succeda Guillaume, secondant assez en vertus & bonnes complexions sou feu pere, mais comme voulut son malheur, il fut tué par les aguets & embusches d' Arnould Comte de Flandres: qui apporta depuis quelques mutations à la Normandie. Car Louys Roy de France prenant à son advantage que cestuy avoit laissé pour heritier un sien fils aagé seulement de deux ans, pretendoit le deposseder premierement par menees, puis par inimitiez ouvertes. Dont s' esmeurent apres grandes querelles, qui s' assopirent par les frequentes desconvenuës de Louys, & finalement par sa mort. Et comme ce Duc eut deux enfans, l' un masle nommé Richard, l' autre femelle appellee Emme: à son Duché succeda Richard, qui fut second de ce nom: & pour le regard d' Emme elle fut conjoincte par mariage avec un Roy d' Angleterre: affinité, qui accreut depuis grandement la puissance des Normans. Ce Richard eut pour successeur un autre Richard sien fils, qui fut troisiesme de ce nom. Lequel estant assez tost allé de vie à trespas, le Duché tomba par droict d' heritage és mains de son frere Robert. Cestuy fut pere naturel de Guillaume, qui pour ses grandes conquestes fut surnommé le Conquerant. Lequel, ayant subjugué l' Angleterre, apprit à ses successeurs le chemin & moyen de tenir une nation mutine en bride, combien que quelque Latineur de nostre temps, qui a redigé les vies des Roys d' Angleterre par escrit, luy vueille tourner ceste grande rudesse à blasme, ne cognoissant le naturel du pays, duquel il entreprenoit l' Histoire. A la verité, encores qu' il semble que nous autres François (picquez des anciennes querelles que eusmes avecques les Normans) leurs voulions naturellement mal, & qu' en commun propos mesmement nous detestions ceux qui leur ont succedé, si faut-il que je recognoisse franchement, qu' entre toutes les nations du Ponant, depuis que les autres demeurerent calmes & tranquilles, ceste cy principalement s' adonna d' un cœur gay & magnanime, à nouvelles conquestes. En quoy fortune la favorisa tellement que de ce tige, quasi comme d' un grand sep, se provignerent deux Royaumes: en l' un desquels, qui est l' Angleterre, leur posterité dure encor: & en l' autre, qui est la Pouille & la Calabre, se continua longuement. Et qui plus est, ne tint qu' à Robert Duc de Normandie au premier voyage d' outremer, que les Roys de Hierusalem ne prinssent leur commencement de luy. Quant au Royaume d' Angleterre, la conqueste qu' en feit Guillaume, & l' Escosse qu' il reduisit soubz son vasselage, nous en rendent assez asseurez. Et posé le cas qu' en Henry son fils defaillit sa lignee aux hoirs masles, si reprit-elle racine en Mathilde fille de Henry, de laquelle sortit un autre Henry, qui tant de la succession de ses pere & mere, que du costé de sa femme, se veit en un temps Roy d' Angleterre, Duc de Normandie, & de l' Aquitaine, Comte d' Anjou, Poictou, Maine, & Touraine: qui causa depuis grands travaux à nostre France, jusqu' à la venuë de nostre Philippe Auguste, que Dieu, ce semble, envoya expressemment pour faire retrouver aux François les forces, qui sembloient être à demy esgarees par la defaillance de cœur de la plus part de noz Roys. A ce Guillaume le Bastard, combien que le Duché n' appartint, ains aux plus proches lignagers issuz de loyal mariage: ce neantmoins pour autant que Robert son pere, allant veoir le sainct Sepulchre, l' avoit recommandé à Henry Roy de France, la chose fut conduite de façon, que Robert estant decedé avant son retour, Guillaume par l' entremise de Henry succeda à tous les honneurs de son pere. Qui fut cause (voyez comme un mal-heur nous engendre quelquefois un heur) que Guischard, qui estoit selon le branchage, vray & legitime heritier, fasché du tort qu' on luy tenoit, s' achemina avec quelques compagnies Françoises & Normandes vers la Calabre & Sicile. Ces pays, comme plusieurs autres, estoient lors grandement degastez par les Sarrasins, lesquels (depuis que l' Empereur Romain eut par force osté des mains de Constantin son pupille l' Empire de Constantinople) s' estoient mis en possession de toute ceste marche: feignans de vouloir aider à Rhomain, de la subjection duquel s' estoient soubstraits les Siciliens. A cause dequoy Guischard, soubz umbre de porter faveur à nostre Chrestienté, s' acconduit à ceste entreprise avec un vent si propice, qu' au grand plaisir de tout le monde il recovrut de la main des Sarrazins toute la Pouille & Sicile. En luy prindrent commencement par une nouvelle police, les Rois de Naples & de Sicile: laquelle forme s' est perpetuee jusques à nous. Peu apres le decés de Guischard, fut à Clairmont arrestee la grande & premiere Croisade à l' instigation du Pape Urbain second. Parquoy Robert fils de Guillaume le Bastard, esmeu d' un juste devoir, engagea son Duché de Normandie à Guillaume le Roux son frere, pour entreprendre avec Godefroy de Boüillon & autres Princes Chrestiens, le voyage. Auquel il se porta si vaillamment, qu' apres la conqueste de la terre saincte il feut creé premier Roy de Hierusalem. 

Ce qu' il ne voulut accepter, pour l' esperance qu' il avoit de rentrer & en son Duché & au Royaume d' Angleterre, qui luy appartenoit de droict fil: tellement qu' à son refus Boüillon emporta seulement ce tiltre. Qui ne sont pas traicts de petite loüange, pour les Normans. Afin que ce pendant je ne passe soubz silence, que Richard, duquel Guillaume estoit trisayeul, au voyage de Hierusalem conquesta le Royaume de Chipre, dont il investit les Roys de Hierusalem, lors que leur authorité & puissance se trouva du tout anichilee, par le moyen de Saladin. En maniere qu' en un peuple Normand se trouvent presque quatre couronnes Royales, desquelles il a esté par sa vaillance possesseur: tant eut de vertu & puissance ce sang Normand, conjoinct avec l' illustre sang de France.

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