Mostrando entradas con la etiqueta ennemis. Mostrar todas las entradas
Mostrando entradas con la etiqueta ennemis. Mostrar todas las entradas

domingo, 30 de julio de 2023

7. 15. Vers François tant rapportez que retournez. Fin du septiesme Livre des Recherches.

Vers François tant rapportez que retournez.

CHAPITRE XV.

Encore ne veux-je oublier ce beau distique rapporté, qui fut fait sur les œuvres de Virgile.

Pastor, arator, eques, pavi, colui, superavi

Capras, rus, hostes, fronde, ligone, manu.

Et d' autant que ce distique, par un ordre de paroles, se rapporte au premier plant du sens projetté par l' Autheur, nous appellasmes en nostre vulgaire, telle maniere de vers Rapportez: esquels je ne trouve point que les autres ayent donné depuis quelque touche en la langue Latine, à propos, ores qu' ils l' ayent voulu faire. Tellement que je le puis presque dire avoir esté l' unique entre les anciens. 

Mais en nostre France, nous ne sommes voulus demeurer courts, singulierement de nostre temps. Je le dis ainsi, parce que nos devanciers François n' en sçavoient aucunement l' usage. Le premier des nostres qui à bonnes enseignes nous en ouvrit la porte fut Estienne Jodelle, en ces deux vers de traict plus admirables, que non seulement il les fit Rapportez, mais mesurer à la Grecque & à la Romaine.

Phoebus, Amour, Cypris, veut sauver, nourrir & orner,

Ton vers, cœur & chefs d' ombre, de flamme, de fleurs.

Moy mesme ay voulu depuis traduire en François le Pastor Latin, qui n' est pas œuvre sans espines.

Pastre, fermier, soldat, je pais, laboure, vains

Troupeaux, champs, ennemis, d' herbe, charruë, mains.

De fraische memoire, Jacques Faureau de Congnac jeune homme de grande promesse me fit present de ce Quatrain, auquel non content de l' avoir r'envié de 2. vers, il se voulut d' abondant joüer sur la rencontre des paroles par luy mises en œuvre.

La Mer, l' Amour, la Mort, embrasse, enflame, entame, 

La Nef, l' Amant, l' Humain, qui va, qui voit, qui vit,

Son flot, son feu; sa faux, rongne, ronge, rauit, 

Le cours, le cœur, le corps, à l' âge, à l' homme à l' ame. 

Joachim du Belay en ses premieres Amours qu' il voua à son Olive.

Face le Ciel quand il voudra reviure

Lisippe, Apelle, Homere, qui le pris

Ont emporté sur tous humains espris,

En la statuë, au tableau, & au livre.

Pour engraver, tirer, escrire, en cuivre,

Peinture, & vers, ce qu' en vous est compris, 

Si ne sçavroit leur ouvrage entrepris,

Cizeau, pinceau, ou la plume bien suivre. 

Voila pourquoy ne faut que je souhaite, 

De l' engraveur, du peintre, & du Poëte,

Marteau, couleur, ou ancre, ma maistresse.

L' art peut errer, la main faut, l' œil s' escarte,

De vos beautez, mon cœur soit donc sans cesse,

Le marbre seul, & la table, & la charte.

Estienne Jodelle qui pensoit rien ne luy estre impossible en quelque suject auquel il voulust diversifier son esprit, en feit un autre. La maistresse qu' il s' estoit donnée portoit le nom de Diane, que les anciens Poëtes disoient estre la Lune au ciel, Diane dedans les forests & Proserpine aux enfers. Sur ces trois puissances, voicy le second Sonnet de ses Amours.

Des astres, des forests, & d' Acheron l' honneur, 

Diane au monde haut, moyen, & bas preside, 

Et ses chevaux, ses chiens, ses Eumenides guide, 

Pour esclairer, chasser, donner mort & horreur. 

Tel est le lustre grand, la chace, & la frayeur

Qu' on sent sous ta beauté, claire, prompte, homicide, 

Que le haut Jupiter, Phebus, & Pluton cuide, 

Son foudre moins porter, son arc, & sa terreur. 

Ta beauté par ses raiz, par son ret, par la crainte, 

Rend l' ame esprise, prise, & au martyre estreinte,

Luy moy, pren moy, tien moy, mais helas ne me pers 

Des flambeaux forts, & griefs feux, filets & encombres: 

Lune, Diane, Hecate, aux Cieux, terre, & enfers, 

Ornant, questant, gesnant, nos Dieux, nous, & nos umbres

Le Sonnet de du Bellay est vrayement d' une belle parure, pour monstrer par un certain ordre, que les beautez de sa Maistresse tant de corps, que d' esprit, ne pouvoient estre assez dignement representées par ces trois grands personnages, dont le premier estoit le parangon en l' imagerie, le second en la peinture, & le dernier en la Poësie: toutesfois ce Sonnet est entrecoupé de vers qui ne se raportent ainsi qu' il est requis en ce subject. Et quant à celuy de Jodelle, s' il vous plaist le considerer, vous y trouverez chaque vers porter de son lez, la rencontre de la Lune, Diane, & Hecate par tiers, toutesfois les voulant reprendre, & enfiler de la longueur du Sonnet, & vers pour vers, & mot pour mot, vous n' y trouverez pas le sens complet que desirez. C' est pourquoy Estienne Pasquier mon petit fils, s' est estudié de supleer ce defaut, au moins mal qu' il luy a esté possible, & si je ne m' abuze fort à propos.

O Amour, ô penser, ô Desir plein de flame,

Ton trait, ton faux object, ta rigueur que je sens, 

Me blesse, me nourrit, conduit mes jeunes ans 

A la mort, aux douleurs, au profond d' une lame. 

Injuste Amour, Penser, Desir cours à Madame, 

Porte luy, loge luy, fay voir comme presens, 

A son cœur, en l' esprit, à ses yeux meurtrissans, 

Le mesme trait, mes pleurs, les feux que j' ay dans l' ame. 

Force, fay consentir, contrain sa resistance, 

Sa beauté, son desdain, & sa fiere constance, 

A plaindre, à souspirer, à soulager mes vœux, 

Les tourmens, les sanglots, & les cruels suplices,

Que j' ay, que je chery, que je tiens pour delices, 

En aimant, en pensant, en desirant son mieux. 

Et parce que ce Sonnet est le premier des nostres, qui represente de son lez, & de son long, permettez moy que je le vous decouppe par forme d' une Anatomie.

O Amour - O penser - O Desir plein de flame,

Ton trait - Ton fol appas  - La rigueur que je sens,

Me blesse - Me nourrit - Conduit mes jeunes ans

A la mort - Aux douleurs - Au profond d' une lame,

Injuste Amour - Penser - Desir cours à Madame,

Porte luy - Loge luy - Fay voir comme presens,

A son cœur - En l' esprit - A ses yeux meurtrissans,

Le mesme trait - Mes pleurs - Les feux que j' ay dans l' ame:

Force - Fay consentir - Contrain sa resistance,

Sa beauté - Son desdain - Et sa fiere constance,

A plaindre - A souspirer - A soulager mes vœux,

Les tourmens - Les sanglots - Et les cruels suplices,

Que j' ay - Que je chery - Que je tiens pour delices, 

En aimant, - En pensant, - En desirant son mieux. 

Ny pour tout cela ne pensez pas que j' en estime nostre Poësie Françoise plus riche. Ce que je vous ay cy dessus deduit, est pour vous monstrer, que non seulement l' esprit du François, mais la langue, se peut transformer en autant d' objects, voire plus, que l' ancienne de Rome, & soubs un titre non moins bon, comme je vous feray paroir, par ce que je vous diray cy apres. Car ne pensez pas qu' ez vers qui se retournent lettre pour lettre, nous ne puissions faire en nostre langue ce que les Latins ne firent anciennement en la leur, c' est à dire y trouver du sens, & au cours commun du vers, & à son envers. Ainsi le voy-je avoir esté pratiqué par Monsieur Dallé Conseiller du Roy, & Maistre des Comptes, à Paris, admirable en toutes gentillesses d' esprit.

Un a un, elle nu a nu. 

Vers auquel vous trouverez un sens accomply, de quelque façon que le tourniez. Car en somme c' est un Amant timide, qui desire gouverner sa maistresse seul a seul, & elle plus hardie veut que ce soit nu à nu. Le Comte de Chasteauneuf m' a envoyé ces deux autres.

Elle difama ma fidelle, 

C' est une Damoiselle aimee, qui s' estant confiee de ses Amours à une autre, avroit esté par elle malheureusement diffamee, dont son serviteur se plaint.

A reveler mon nom, mon nom relevera. 

Voulant dire que revelant, & mettant son nom en lumiere ii le relevera de l' oubly envers une posterité, & à la suite Favereau dont je vous ay cy dessus parlé, par une belle jalouzie d' esprit feit cettuy cy. 

L' ame des uns jamais n' use de mal. 

Il ne faut pas grand truchement pour interpreter cettuy cy, non plus que les trois autres, & à tant on peut voir de combien ils passent les premiers Latins, recitez par Sidonius Apollinaris. Le Seigneur de la Croix Marron, Gentilhomme Angoulmoisin mien amy, ayant veu une partie de nos vers retrogrades Latins, & François, lisant mes Recherches, m' envoya trois Quatrains parlant de l' Eucharistie qui se trouve au Sacrement de l' Autel, dont je vous feray part de ces quatre vers.

O mystere sacré, ô saincte Antipathie,

De l' Eglise (l' Espouse au Roy fils de David,)

Mon ame fut rauie alors que dans l' Hostie, 

DIEV ELLE VEID RENGE, REGNER DIEV ELLE VEID.

Je me mettrois volontiers de la partie, pour vous estaler un autre vers de ma boutique, dedans lequel par maniere de passetemps, outre la rencontre des lettres, j' ay fait entrer deux sens contraires approchans de ces deux Adages. Homo homini Deus: Homo homini Lupus. Jamais conjoint avecques l' affirmative, signifie un Tousjours, avecques la negative un Oncques: ce mot de A, est tantost verbe, tantost conjonction, par exemple, Je seray à jamais vostre serviteur, cela veut dire A tousjours. Je ne feus à jamais vostre serviteur c' est à dire, Je ne le feus oncques. Item il a esté à luy, le premier a est un verbe, le second a est une conjonction. Cecy en brief presupposé voyons quel est mon vers, non sur l' Orthographe Françoise, qui est autre qu' on ne prononce, ains sur nostre commune prononciation.

L' un a jamais esté à l' un, 

Nul a esté jamais à nul. 

Qui est autant que si vous disiez, l' un a tousjours esté à l' un, nul a esté oncques à nul. Marchandise que je ne vous pleuvy pour bonne, ains me suffit que j' aye le premier ozé (ce qui n' avoit jamais esté) je ne diray essayé, ains pourpensé en Latin, & moins en François. C' est un premier coup d' essay, qui pourra occasionner ceux qui avront plus de loisir, & esprit que moy, de mieux faire.

Tout ce que j' ay deduit cy dessus, est pour vous monstrer que si nostre langue n' a le dessus en ce subject, pour le moins elle va du pair avecques la Latine. Ce que je n' oze bonnement dire és vers que voudrions tourner mot pour mot, c' est où il semble que perdions le pied; l' ordre, & structure ordinaire de nostre langage l' empesche, ainsi que pourrez voir par ce Huitain qui est de mon creu.

Ton ris, non ton caquet, ta beauté, non ton fard, 

Ton œil, non ton venin, ta faveur non tes las, 

Ton accueil, non ton art, tes traits, non tes appas, 

Surpris, & nauré m' ont le cœur de part en part 

Cuisant, ains doux attrait, port lourd, ains gratieux, 

Mon malheur, ains mon bien, mon glas, ains ô ma flame, 

De mon cœur, de mon tout, de moy, & de mon ame, 

Un present je veux faire à toy, & non aux Cieux.

Retournez ces huit vers de la fin jusques au commencement vous y trouverez le contraire, mais avecques une contrainte telle que je pense toute autre chose qui se trouve au Latin pouvoir passer par l' alambic de nostre vulgaire, fors cette maniere de vers retournez, ainsi que pourrez voir par la rencontre de ceux cy.

Aux Cieux, & non a toy, je veux faire un present,

De mon ame, de moy, de mon tout, de mon cœur, 

O ma flame, ains mon glas, mon bien, ains mon malheur, 

Gratieux, ains lourd port, atrait doux, ains cuisant, 

De part en part le cœur m' ont nauré & surpris, 

Tes appas, non tes traits, ton art, non ton accueil, 

Tes laz, non ta faveur, ton venin, non ton œil, 

Ton fard, non ta beauté, ton caquet, non ton ris. 

Cela s' appelle vouloir aucunement estre singe, mais non representer au vif le Latin. Remy Belleau me communiqua autresfois trois Sonnets qu' il avoit tracez sur ce modelle, toutesfois ne les trouvant aujourd'huy dedans ses œuvres cela me fait juger qu' il les condamna, & neantmoins comme rien ne nous est impossible en nostre Vulgaire, quand le sçavons bien mesnager, encores y trouverez vous place pour eux, voire à meilleures enseignes, que les deux distiques qui nous furent baillez pour exemples, par Diomedes, & Sidonius, contenans un subject sans subject. Les anciens Academiciens establissoient leur bien souverain sur trois manieres de biens, de l' Esprit, du corps, & de la fortune; opinion qui n' estoit pas trop lourde, ny peu sage mondaine, lequelle j' ay voulu vous representer par cette couplet de vers. 

Avoir tu veux bien souverain, 

Sçavoir, vertu, Chasteaux, corps sain. 

Tournez les, vous y trouverez le mesme, qui est besongner à l' Antique. Sain corps, chasteaux, vertu, sçavoir, 

Souverain bien veux tu avoir. 

Et encores dés pieça je rendis ou imitay de bien pres les deux vers de Philelphe laus tua, non tua fraus.

Bienfait, non dol, loz non faveur, 

Fait t' ont donner tresgrand honneur, 

Honneur tresgrand donner t' ont fait, 

Faveurs, non loz, dol, non bienfait.

Tant y a que combien que ce ne soit sans peine & travail, toutesfois vous voyez que nostre vulgaire n' en est incapable, non plus que le Latin, sur lequel nous l' avons renvié d' un point, ayant d' abondant introduit des vers couppez, lesquels recitez de leur long, portent un sens, & couppez, un contresens. De quelle façon est ce mien quatrain.

Je ne sçavrois Maistresse vous haïr, 

Vous embrasser, c' est le bien où j' aspire, 

Mais je voudrois, vous embrassant, joüir, 

Vous delaisser j' y trouverois du pire. 

Je ne sçavrois Maistresse vous haïr, 

Vous embrasser, C' est le bien où j' aspire,

Mais je voudrois, Vous embrassant, joüir,

Vous delaisser,         J' y trouverois du pire.

Je vous ay servy de ces jeux Latins, & François, non que je ne trouve bon que nostre Poëte s' y amuse (car en ce subject qui moins en fait, mieux il fait) ains affin que chacun cognoisse que si en la langue Latine quelques uns ne furent depourveuz de tels passetemps aussi ne le sommes nous en la nostre, & desire que le lecteur prenne ce Chapitre, & le precedant de moy, comme une grotesque entre les tapisseries: & neantmoins encores ne me puis-je taire, m' estant embarassé dedans ces broüilleries. Car quelquesfois nous entons sur des vers Latins, des paroles Françoises, & y a aux uns, & aux autres du sens. Ainsi voyons nous aux Quantitez de Mathurin Cordier ce vers.

Iliades curae quae mala corde serunt, 

Il y a des curez, qui mal accordez seront.

Vers que j' ay voulu imiter par ce Distique. Je l' adresse à un nommé Charles, homme qui prenoit plaisir de broüiller le public, mais en ses affaires domestiques estoit timide le possible, qui me sembloit n' estre par viure.

Tu, tu Carle moues tot, tantos, saeua rependens,

Et tam Carle time, eïa age tu ne peris?

Tu', tu' Car; le mauvais tost, tantost se va rependant. 

Et tant Carle t' y mets, & ia agé tu ne peris.

Mestier toutesfois dont je me mocque, & auquel qui moins en fait, mieux il fait.


Fin du septiesme Livre des Recherches.

lunes, 17 de julio de 2023

6. 30. Que les Royaumes ont esté quelques-fois conservez, pour avoir esté les jeunes Princes mis soubs la protection & tutelle de leurs ennemis.

Que les Royaumes ont esté quelques-fois conservez, pour avoir esté les jeunes Princes mis soubs la protection & tutelle de leurs ennemis.

CHAPITRE XXX.

Il n' y à rien plus à craindre en une Republique que quand elle tombe soubs la puissance d' un enfant, comme estant une ouverture à l' ambition des grands qui sont pres de luy, vray seminaire des guerres civiles, dont provient à la longue, ou la mutation de l' Estat, ou de la famille du Prince. Les anciens Romains estimoient qu' apres Dieu, le premier devoir de pieté en cette societé humaine, gisoit en la conjonction des peres, & de leurs enfans, le second en celle des tuteurs envers leurs pupilles. C' est pourquoy quand il est question de creer un tuteur, on fait une assemblee des plus proches parens & amis, par l' advis desquels on choisit ordinairement celuy que l' on pense le plus digne de cette charge, pour la proximité du lignage. Je ne sçay si cette maxime est bonne pour la conservation d' un Estat. Car donnant à un jeune Prince celuy qui luy est le plus proche parent, il luy est beaucoup plus aisé d' empieter le Royaume sur son pupille, pour les intelligences qu' il a dedans le pays, que non à un Prince estranger. Lequel quand il voudroit entreprendre quelque chose au prejudice de son mineur, par menees, si ne luy seroit-il si aisé, pour l' obstacle qui luy seroit faict par les Princes du Sang. Ainsi n' est-il pas peut-estre hors de propos que l' authorité & regence demeure par devers celuy qui ne peut nuire, & la force par devers ceux qui n' ont pas l' authorité. Ce que je dy semblera de premiere rencontre paradoxe, mais il a esté averé par deux exemples signalez.

L' un des plus grands ennemis qu' eust l' Empereur Arcade, fut Isdigerte Roy des Perses. Aussi y avoit-il une inimitié de toute ancienneté entre le Romain & le Persan, pour les souverainetez & limites. Arcade avoit par plusieurs grands exploits esprouvé la valeur de son ennemy, mais aussi avoit-il fait plusieurs preuves de sa preud'hommie, & mourant craignoit, s' il ne le reconcilioit à l' Empereur par quelque honneste demonstration d' amitié, qu' il donnast plusieurs algarades au jeune Valentinian son fils. Pour y remedier il prie par son testament Isdigerte de vouloir accepter la garde, & tutelle de son fils, ce qu' il eut pour agreable, & le prit à tel honneur, que mettant sous pieds toutes les querelles du passé, au lieu de guerroyer le Romain, il rendit l' Empire paisible à son pupille, le plus qu' il luy fut possible, en toutes les parties du Levant. Chose certes pleine de merveilles, que cet Empereur obtint apres sa mort par un papier de bien-vueillance, ce qu' il n' avoit peu faire durant sa vie par la fureur & colere des armes.

Pareil advis suivit l' Empereur Maximilian du temps de nos bisayeux, lequel mourant delaissé Charles d' Austriche son petit fils successeur de tous ses païs, mesmes de celuy de Flandres, sur lequel il voyoit les Roys de France jetter la veuë de tout temps, comme chose de leur ancien domaine: estimant qu' au bas âge de ce jeune Prince, se pouvoit rencontrer de faire nouveau dessein sur ce pays, il pensa de destourner cet orage par une nouvelle obligation: Qui fut de prier par son testament le Roy Louys XII. de vouloir accepter la tutelle de Charles: Tutelle que ce bon Roy accepta, & n' eut depuis rien tant en recommandation que la conservation de son mineur: Et parce qu' il n' y pouvoit fournir en personne, choisit le Seigneur de Chievres, l' un des plus attrempez personnages de son temps, pour la conduite de ce jeune Prince: lequel deslors fit profession de le nourrir aux affaires, combien que son bas âge semblast n' y estre encores disposé. A maniere qu' il vouloit que tous les pacquets fussent par luy ouverts, & rapportez à son conseil, a fin qu' il s' accoustumast de ne manier son Estat par Procureurs quand il seroit venu en aage plus meur. Et comme ainsi fust qu' un Seigneur de la France luy remonstrast qu' il chargeoit trop la jeunesse de ce jeune Prince, il luy respondit sagement, que pendant que luy mineur estoit sous sa tutelle, il luy vouloit enseigner de ne tomber sous la tutelle d' un autre quand il seroit fait majeur. Leçon dont Charles sçeut fort bien faire son profit aux despens de nostre France, depuis qu' il fut fait Empereur.

Je veux à la suite de cette histoire y en attacher une autre, encores qu' elle soit precedente de temps. Jean V. Duc de Bretagne de ce nom, surnommé le Conquereur, avoit porté grande inimitié à Messire Olivier de Clisson Connestable de France. Toutes-fois en mourant il l' ordonna pour tuteur & curateur à ses enfans avec Philippes Duc de Bourgongne son proche parent. Soudain que Clisson receut ces nouvelles, il est visité par la Comtesse de Pontievre sa fille, laquelle luy remonstra que le temps estoit lors venu de pouvoir r'entrer dans le Duché à bon compte par le moyen de cette nouvelle tutelle. Ce bon & sage Seigneur entra en une telle colere, qu' il luy dit. Ah meschante & mal-heureuse, tu ruineras ta maison d' honneur, & de bien tout ensemble! Et d' une grande fureur se saisit d' un espieu, dont il l' eust frappé, si elle n' eust prevenu le coup d' une prompte fuite, & en fuyant se rompit une jambe dont elle fut depuis boiteuse: Et dés lors la prophetie de son pere commença de trouver effect. Or voyez quel fut le progrés de cette histoire. Jeanne de Navarre veufve du feu Duc, convole en secondes nopces avec Henry IV. de ce nom Roy d' Angleterre: Par le moyen de ce mariage y avoit grand danger de l' envahissement du Duché, pendant la minorité de ces jeunes Princes: Toutes-fois par la sagesse de Clisson toutes choses leur furent conservees, & fut le Duc marié avec l' une des filles de Charles VII. & mourant quelques annees apres, Marguerite de Clisson Comtesse de Pontievre, pensant estre au dessus du vent surprit par tromperie le Duc, & Richard l' un de ses freres, & les detenant prisonniers, elle est assiegee dans son chasteau de Chantoisseaux par tous les Seigneurs de la Bretagne, laquelle se voyant reduite en toute extremité, rend par capitulation le Duc & les autres prisonniers: promet d' ester à droit au Parlement pour subir telle condamnation qui seroit trouvee bonne. Et à cette fin donne pour ostage de sa comparution le dernier de ses enfans nommé Guillaume. La place renduë est demolie rez pieds, rez terre, sans mesmes pardonner aux Eglises. Le procez est fait & parfait par defaux & contumace à cette Dame, & à deux de ses enfans, qui avoient esté les premiers entremetteurs de cette conjuration, ils sont tous declarez crimineux de leze Majesté, & ordonné que leurs chasteaux seroient rasez. Arrest qui fut prononcé en la presence du petit Guillaume son fils, lequel deslors fut reduit en une obscure, & cruelle prison à Aulroy, où il demeura l' espace de vingt-sept ans, & y perdit la veuë. Les chasteaux de Guincamp, Lembale, la Rochederian, & autres Seigneuries du Comte de Pontievre demolies. Admirable certes fut la preud'hommie dont usa Clisson envers ses mineurs, & neantmoins fait aucunement à considerer qu' il pouvoit avoir pour controlleur de ses actions Philippes Duc de Bourgongne: Mais beaucoup plus est esmerveillable ou sa Prophetie, ou la malediction qu' il donna à sa fille quand elle luy conseilla d' occuper le Duché par le moyen de cette nouvelle tutelle.