jueves, 20 de julio de 2023

6. 35. De quelques traicts miraculeux,

De quelques traicts miraculeux, tant pour garentir l' innocence de la calomnie, que pour averer en Justice un delict, qui ne se pouvoit presque descouvrir: Exemple dernier advenu de nostre temps en la personne d' un nommé Martin Guerre.

CHAPITRE XXXV.

Il me plaist sur le mesme Seigneur des Ursins, dont j' ay parlé en l' autre Chapitre, bastir le commencement de cestuy. Je ne luy veux servir de trompette, bien diray-je que sa vie seroit digne d' une Histoire particuliere, pour nous induire tous à bien faire. Ce personnage extraict de la grande famille des Ursins de la ville de Rome, avoit eu un oncle Evesque de Mets, & son pere nommé Napolitain des Ursins qui fut tué en la journee de Poictiers pour le service de nostre Roy Jean. Cestuy ayant eu plusieurs enfans, entr'autres eut Maistre Jean Juvenal des Ursins, qui du commencement par privilege special fut Garde de la Prevosté des Marchans de Paris, & depuis Advocat du Roy au Parlement. Or comme il estoit sur tout zelateur du repos public, & fort, pour s' opposer aux deportemens de Jean Duc de Bourgongne: Aussi ce Prince resolut de le ruiner de vie & de biens, comme il avoit fait plusieurs autres. Les grands Seigneurs ne manquent jamais de ministres qui applaudissent à leurs passions. Le Duc de Bourgongne donna charge à deux Examinateurs du Chastelet de Paris d' informer encontre ce grand personnage. Ceux-cy oyent plusieurs tesmoins apostez, qui deposent plus que l' on ne desiroit. Ce fait, rapporterent au Duc que l' information estoit faite, ne restant plus que de la grossoyer, & mettre au net. mais luy qui ne demandoit qu' une prompte depesche de Juvenal, leur respondit qu' il suffisoit que la minute fut mise par devers les gens du Roy du Parlement, pour prendre leurs conclusions contre luy: mais eux cognoissans en leurs ames que ce preud'homme estoit tout autre qu' on ne le representoit par ces informations, tirerent l' affaire en longueur. Parquoy par commission du Conseil fut delegué un Advocat Auvergnac, nommé Maistre Jean de Landriguet, pour exercer en ce procez l' Office du Procureur du Roy. Tout cecy se brassoit sous main au desceu de l' accusé, mesme avecques une diligence sans respit. Car en moins de deux jours furent faictes toutes ces depesches, & le lendemain il devoit estre pris au corps pour estre emmené au bois de Vincennes devant le Roy, où sa condamnation eust esté prompte. Mais en ces entrefaictes, Dieu voulut que ceux qui manioient cette affaire se transportassent en un cabaret de la Cité: la, l' un de ces Examinateurs met sur le bout de la table les charges, & (comme l' on dit en commun proverbe) apres bon vin, bon cheval: ils commencerent de gausser: de façon que folastrans ensemblément les pieces tomberent à terre, sans qu' aucun d' eux s' en apperçeut: lesquelles recueillies d' un jeune chien, il s' en batit les machoüeres en la ruelle d' un lict. Eux partis, & la nuict venuë, la Dame du logis trouve ces papiers qu' elle monstre à son mary: lequel voyant que ce pacquet s' adressoit au Garde de la Prevosté des Marchans, se transporte à son logis, & luy communiqua le tout. Le lendemain à peine estoit le Seigneur des Ursins hors du lict, qu' on l' adjourne de comparoir le mesme jour en personne devant le Roy à Vincennes. Chacun commença lors de murmurer par la ville pour l' amitié qu' on luy portoit: & de fait luy s' acheminant fut suivy de quatre ou cinq cens Bourgeois, au bois de Vincennes, auquel lieu l' Auvergnac avecques un grand appareil de paroles commence à desgorger de furie contre luy, suivant les instructions & memoires, qui luy avoient esté baillez: A quoy Juvenal respondit avec toute modestie, que pour manifester la calomnie de son adversaire, il employoit seulement les charges & informations: A cette parole l' autre eut soudain recours aux deux Examinateurs du Chastelet qui l' assistoient, eux à leur sac, mais ils n' y trouverent que du vent: Au moyen dequoy du commun advis de tous, Juvenal fut renvoyé absous par le Roy, de cette calomnieuse accusation, & depuis comme Dieu veut que toutes choses viennent avec le temps à revelation, les tesmoins esmeus d' un juste remords de leurs consciences, se confesserent de leurs fausses depositions au Penitencier de Paris, lequel pour l' enormité du cas les renvoya devers le Pape, a fin d' avoir absolution: Adonc estoit Legat en France Messire Pierre de la Lune, qui depuis fut Pape en Avignon, auquel ils se reconcilierent, & leur donna absolution, leur enjoignant pour penitence d' aller requerir pardon en chemise au Seigneur des Ursins le Vendredy S. les visages toutesfois voilez, ce qu' ils firent par la bouche de l' un d' eux, sans nommer leurs noms, comme ne leur estant commandé: mais luy qui avoit veu les charges, les nomma tous par noms & surnoms, dont ils furent si estonnez, qu' adoncques ils luy reciterent tout au long ceux qui avoient esté les subornateurs de leurs tesmoignages.

Voila comme un homme innocent se garantit sans y penser d' une calomnie, dont la suitte n' estoit qu' un acheminement à sa mort. Voyons maintenant comme Dieu quelques-fois permet que les crimes soient averez, lors que les Juges pensent estre plus esloignez de la preuve. En la ville d' Artigues, Diocese de Rieux, ressort du Parlement de Tholose, advint qu' un Martin Guerre ayant esté marié l' espace de dix ou unze ans avec Bertrande Rosli, depuis par un je ne sçay quel mescontentement qu' il eut de son pere, abandonna sa maison, se retirant au service de l' Empereur Charles V. & depuis du Roy Philippes son fils, où il fut l' espace de douze ans, jusques à ce qu' à la prise de S. Quentin il perdit une jambe, & y ayant environ huict ans que sa femme n' avoit eu vent ny voix de luy, un nommé Arnaut Tillier, natif du Comté de Foix, que quelques uns estimoient avoir esté nourry en la Magie, prist argument de joüer le personnage de Martin Guerre, aidé en cecy tant de la longue absence de luy, comme aussi que les traicts & lineamens de son visage se rapportoient aucunement à ceux de l' autre. S' estant presenté à la femme, du commencement elle ne le vouloit recognoistre: mais outre les conformitez du corps, il luy discourut tant de privautez qui s' estoient passees entr'eux deux, mesmes la premiere nuict de leurs nopces, voire jusques aux hardes qu' il avoit laissees dans un coffre lors de son partement: Choses qui ne pouvoient estre sçeuës que par le vray mary: tellement qu' en fin non seulement elle, mais la plus part de ses proches parens & amis, le recogneurent pour Martin Guerre: & en cette opinion s' escoulerent quatre ans entiers, sans aucune contradiction: Au bout desquels un soldat passant par là, dist que Martin Guerre avoit perdu une jambe. Peu auparavant cette femme estoit entree en quelque deffiance de son mary putatif: au moyen dequoy elle prit acte sous main pardevant deux Notaires, de la declaration du soldat. Cette deposition pour bien dire estoit evoluee: premier mal-heur toutes-fois de ce miserable Tillier. Car comme il est mal-aisé à un menteur de ne varier, aussi recueillit la femme plusieurs propos de luy, qui la firent esbranler contre luy, & de fait sollicitee par Pierre Guerre, oncle de Martin, non seulement l' abandonne, mais le poursuit extraordinairement pardevant le Seneschal de Rieux, où il fut condamné à mort par sentence, de laquelle il appella au Parlement de Tholose, qui se trouva infiniment perplex sur la nouveauté de ce faict. Car d' un costé Tillier descouvroit de poinct en poinct toutes les particularitez qui s' estoient passees entre luy & sa femme devant sa desbauche, les discours qu' ils avoient eus ensemblément le premier soir de leurs nopces, nommoit ceux qui leur avoient apporté le lendemain matin le Chaudeau: qu' on leur avoit noüé l' aiguillette l' espace de huict ans entiers: laquelle leur fut depuis denoüee par le moyen d' une vieille, racontant par le menu le temps, le lieu, les personnes, qui avoient esté employees à cette affaire. Que depuis estans allez aux nopces d' un de leurs parens aux champs, pour autant que le lieu estoit trop estroict pour les coucher, & qu' il falloit que sa femme couchast avec une autre, il fut entr'eux advisé que lors que les autres seroient endormis, il iroit se jouër avecques sa femme: qu' ils avoient eu un enfant, nommant le nom du Prestre qui le baptiza, & des parrains qui l' avoient tenu sur les fonds: le tout d' une telle franchise & asseurance, que la femme y perdoit pied: adjoustant les motifs de son partement, les fatigues qu' il avoit eües tant en Espaigne qu' en France. Toutes lesquelles particularitez se trouverent depuis estre vrayes par le rapport de Martin Guerre. Et ce qui rend cette Histoire plus esmerveillable, c' est que ce supposé mary n' avoit jamais familiarisé avec l' autre. Les presomptions qui combatoient encores pour luy estoient, une dent gemelle, un ongle enfoncé en la main dextre, certains pourreaux, & en l' œil une tache rouge, tout ainsi comme Martin Guerre: mesmes qu' il ressembloit aucunement à ses sœurs. Lesquelles s' estoient tellement aheurtees à une sotte opinion, qu' elles l' avoüoient pour leur frere. D' un autre costé faisoit contre luy la deposition du soldat, une infinité de tesmoins produits par la femme, entre lesquels un hostellier d' une ville prochaine deposoit que le cognoissant, & l' ayant veu passer, il l' avoit appellé Arnault par son nom, il le pria en l' aureille de ne le nommer ainsi, mais bien Martin Guerre: Outre cela se trouva autre preuve d' un sien oncle, lequel le voyant en voye de perdition, vint tout esploré devers luy pour l' admonester de sa faute, & qu' il ne voulust achever de se perdre. Ce neantmoins ces preuves n' estoient si poignantes, qu' elles annullassent les autres: car à toutes les objections qu' on luy faisoit, il respondoit constamment, rejettant tout l' artifice de ce qu' on le tourmentoit contre Pierre Guerre son oncle, lequel il avoit quelque temps auparavant menacé de luy faire rendre compte de la tutelle & curatelle qu' il avoit autresfois euë de luy. Et pour donner fueille à son dire, il requist que sa femme fust assermentee, sçavoir si elle ne le vouloit recognoistre pour son vray mary, declarant qu' il remettoit sa vie, ou sa mort au serment qu' elle feroit. Ce qui l' estonna tellement, qu' elle ne le voulut accepter. Circonstances qui émeurent tellement les Juges en la faveur de l' accusé, qu' ils firent mettre en prisons separees l' oncle, & la niepce, a fin qu' ils n' eussent à prendre langue l' un de l' autre. Estimans que cette femme avoit esté subornee à faire cette accusation par les menees de l' oncle, qui estoit en danger de sa personne. Or comme les Juges estoient en cest estrif, il advient que le vray Martin Guerre retourne en sa maison, où il fut dés la premiere salutation recognu de tous ses parens, & voisins, & dés l' instant adverty de l' affront que l' autre luy avoit fait, il s' achemine droict à Tholose, où il presente requeste pour estre receu partie. Dés lors les Juges se trouvent plus estonnez qu' auparavant: Parce que Tillier avec une honte effacee soustenoit que cestuy estoit un affronteur atiltré par ses parties adverses. C' estoit proprement la rencontre de Mercure, & Sosias dedans l' Amphitrion de Plaute. En cest estrif, les Juges pour s' asseurer, firent attaindre de prison l' oncle tout pasle, & defait, & mirent Martin Guerre au milieu de quelques autres, habillez de mesme parure que luy, pour voir s' il le recognoistroit: mais soudain il le vint choisir avec une infinité de caresses, & accolades: Le semblable fit puis apres Bertrand, luy requerant pardon du tort qu' elle luy avoit fait insciemment: Toutesfois le mary ne prenant ces paroles en payement, d' un mauvais œil commença de la blasmer. Comment est-il possible (luy dit-il) que tu ayes presté consentement à cest abbus? Car & en mon oncle, & en mes sœurs il y peut avoir quelque excuse: Mais nulle en l' attouchement de l' homme à la femme. Et en cette aigreur persevera longuement, nonobstant quelques remonstrances qu' on luy fist. Ce qui flechit le cœur des Juges, & leur donna aucunement à penser que cette violente douleur estoit une tres-poignante presomption pour le recognoistre vray mary. Toutesfois ce qui les tint aucunement en suspens, fut que les Commissaires de la Cour interrogeans Martin Guerre s' il avoit jamais eu le Sacrement de Confirmation, respondit qu' ouy, en la ville de Palmiers, & cotta le temps, l' Evesque, & ses parrains & maraines. A quoy Arnault separément fit toute pareille response. Ce nonobstant en fin par arrest du mois de Septembre 1560. il fut declaré attaint & convaincu du fait dont il estoit accusé, & en ce faisant condamné à faire amende honorable en chemise, la torche au poing en plain Parlement, & en apres devant la porte de la principale Eglise d' Artigues, & puis à estre pendu & estranglé, & son corps bruslé, & converty en cendres. Jugement qui fut prononcé aux grands arrests de Tholose en la my-Septembre, & depuis executé, ayant ce malheureux homme auparavant que de mourir recogneu toute la verité de l' histoire. Maistre Jean Corras, grand Jurisconsulte, qui fut rapporteur du procés, nous en representa l' histoire par escrit, avec certains Commentaires pour l' embellir de poincts de droict. Mais je demanderois volontiers si ce Monsieur Martin Guerre, qui s' aigrit si asprement contre sa femme, ne meritoit pas une punition aussi griefve qu' Arnault Tillier, pour avoir par son absence esté cause de ce mesfait? Si le Preteur de Rome Pison en eust esté juge, il n' en faut point faire de doute. Car on recite de luy, que deux hommes s' estans combatus l' un contre l' autre, il advint qu' un d' eux ayant grandement blecé son ennemy, pensant l' avoir blecé à mort s' en fuit. Tellement qu' il n' en fut nouvelle de quatre ans. Ce pendant la Justice s' estoit saisie du blecé, auquel on fit le procés extraordinaire, pensant qu' il eust tué l' autre. Les choses s' estans acheminees en longueur, il est en fin condamné à mort par Pison, & comme l' on vouloit proceder à l' execution de la sentence, il advint que celuy que l' on estimoit mort, se trouva beuvant en une hostellerie, qui estoit au marché: lequel apres avoir entendu que l' on devoit executer son compagnon, pour un homicide que l' on pretendoit avoir commis de luy, vint remonstrer au Bourreau que l' on faisoit mourir ce pauvre-patient sous fausse cause. Parce que luy qui parloit, estoit celuy que l' on pretendoit avoir esté occis. Sur cela, le Bourreau demeure tout court, & va remonstrer à Pison ce que dessus, lequel ce nonobstant ne voulut reformer sa sentence sur cette nouvelle production: Mais au contraire le rengregeant, ordonna qu' avec le condamné, cest homme mourust aussi, pour avoir esté par son absence, cause de la condamnation de l' autre, & tout d' une suitte le Bourreau, pour avoir esté si osé de superseder l' execution de son jugement sur le donner à entendre de l' autre. Je serois grandement marry d' approuver ce malheureux jugement: Car pour bien dire, il eust esté digne de grande recommandation à la posterité; si ce cruel Juge se fust par un mesme moyen condamné à mort. Mais au cas qui se presente il en va tout autrement. Car il ne doit point estre permis à un homme marié de quitter sa femme sans cause, mesmes d' une si longue absence, & au bout de cela d' en avoir esté quitte pour une colere representee devant ses Juges: il me semble que c' estoit une vraye mocquerie, & illusion de Justice. Or tout ainsi que le Jugement de Pison a esté trompeté par la posterité, comme tres-monstrueux: au contraire si Martin Guerre eust esté condamné à mort, parce qu' estant le vray mary, il avoit sans raison abandonné sa femme l' espace de dix ans: absence qui avoit esté le principal argument, & subject de toute cette imposture: J' estime que nos survivans eussent solemnisé cest arrest comme tres-sainct: pour le moins m' asseuré-je que les femmes n' en eussent esté marries.

6. 34. De l' honneste & vertueuse liberté dont usa quelques-fois,

De l' honneste & vertueuse liberté dont usa quelques-fois, tant la Cour de Parlement de Paris, que Chambre des Comtes, pour la conservation de la Justice.

CHAPITRE XXXIV.

Combien que le Duc de Lorraine soit Prince souverain dedans son païs, si est-ce que nos Rois ont de toute ancienneté pretendu qu' une partie du Barrois relevoit de la Couronne de France: & nommément nous soustenions anciennement que la ville de Neuf-Chastel en Lorraine recognoissoit le Roy pour son souverain: il seroit mal-aisé de dire combien de disputes en sourdirent au Parlement. La cause y fut autres-fois traictee, & par Arrest du 9. Aoust 1389. entre le Procureur general du Roy, & le Duc de Lorraine, les parties furent appointees en contrarieté de faits, & cependant par maniere de provision ordonné que la ville seroit regie sous la souveraineté du Roy, & le Duc condamné de bailler son adveu, & denombrement dedans certain temps. Cela produisit plusieurs differens entr'eux dont les Registres de la Cour sont pleins. Toutes-fois cette querelle fut assopie par la relasche que le Roy Louys XI. luy fit en l' an 1465. par lettres qui furent verifiees au Parlement. Cela soit par moy dit en passant. Or advint sous le regne de Charles VI. quelque peu apres l' Arrest par moy cy-dessus mentionné, qu' un Sergent ayant fait un exploit dans cette ville de Neuf-Chastel sous le nom du Roy, & apposé ses penonceaux, le Duc de Lorraine les fit lacerer, & mettre en prison ce Sergent. Au moyen dequoy la Cour de Parlement luy fit son procez, & par defaux & contumaces le declara avoir commis crime de felonnie, le bannit à perpetuité du Royaume, & confisqua Neuf-Chastel au Roy. L' imbecilité de sens qui lors estoit en nostre Roy, faisoit que les pechez criminels estoient reputez veniels, mesmes par ceux qui estoient en la bonne grace du Duc de Bourgongne, du nombre desquels estoit le Duc de Lorraine, auquel le Bourguignon ayant promis de faire passer le tout par oubliance, le Duc de Lorraine vint à Paris pour faire la reverence au Roy, mais le Parlement de ce adverty delegua Maistre Jean Juvenal des Ursins Advocat du Roy pour le supplier de ne faire playe à l' Arrest: que le tort dont estoit question avoit esté fait à sa Majesté, & que de passer cela par connivence, au prejudice de l' Arrest, ce seroit redoubler la malfaçon de la faute. Combien que les affaires de la France fussent lors fort embroüillees, & dependissent de la volonté d' un seul Duc, si n' avoit-il des mouchars, & espieurs de nouvelles au Parlement, pour luy rapporter ce que l' on y avoit passé. Qui fut cause que cette resolution conduite avec un doux silence, le Duc de Bourgongne n' en ayant eu aucun advis, le Seigneur des Ursins arriva, suivy de ses deux compagnons, au mesme poinct que le Duc de Lorraine se presentoit pour faire la reverence au Roy. Quand le Chancelier les appercevant, leur demanda qui les amenoit en ce lieu, surquoy le Seigneur des Ursins, sans autrement marchander & luy respondre, se jette de genoux aux pieds du Roy, luy faict un long recit de l' affaire, le supplie tres-humblement de ne vouloir faire bresche ny à sa Majesté, ny à l' authorité de son Parlement. Le Duc de Bourgongne, auquel rien n' estoit difficile pres du Roy, commence de se courroucer, disant avec paroles d' aigreur, que ce n' estoit la voye que l' on y devoit observer: Auquel le Seigneur des Ursins respondit doucement, qu' il estoit tenu d' obeir à l' Ordonnance de la Cour, en chose mesmement, où il alloit du service exprez du Roy. Et à l' instant mesme haussant sa parole requit que tous bons & loyaux serviteurs du Roy vinssent se joindre de son costé, & que ceux qui estoient contraires au bien & repos du Royaume, se tirassent du costé du Duc de Lorraine. Cette parole prononcee d' une grande hardiesse, estonna de telle façon le Duc de Bourgongne, que soudain il quitta sa prise (car il tenoit le Duc de Lorraine par la manche pour le presenter au Roy) & se retira du costé des Ursins avec tous les autres Princes & Seigneurs, se trouvant le Duc de Lorraine seul & abandonné de tous. Ce fut doncques lors à luy de joüer son personnage, non à petit semblant, ains à bon escient. Il s' agenoüille devant le Roy, & la larme à l' œil le supplie humblement de luy vouloir pardonner, que de sa part il n' avoit jamais consenty à tout ce qui s' estoit passé dans la ville de Neuf-Chastel, qu' il promettoit d' en faire une punition convenable. Pour le faire court, apres plusieurs soubmissions & protestations, il obtint du Roy ce qu' il demandoit, avecques le consentement du Parlement, sçachant que les choses s' estoient passees devant le Roy, sans dissimulation & hypocrisie.

La plus grande partie de ceste vertu est deuë à un Advocat du Roy, qui sceut dextrement joüer son rolle: monstrant combien grand est l' effort de la Justice, quand il tombe en un brave sujet. Ce que je diray maintenant va à tout le corps du Parlement. Les nouveaux Edits de tout temps & ancienneté ne prennent vogue parmy le peuple, qu' ils n' ayent esté premierement verifiez, tantost au Parlement, tantost en une Chambre des Comptes, selon que les affaires le desirent. On recite que Louys XI. Prince qui s' attachoit opiniastrement à ses premieres volontez, ayant un jour entrepris de faire emologuer certaine Ordonnance au Parlement, qui n' estoit point de Justice, apres plusieurs refus, indigné, il luy advint de jurer à la chaude-cole son grand Pasque-Dieu, & dire que s' ils n' obeïssoient à son vouloir, il les feroit tous mourir. Cette parole venuë à la cognoissance du Parlement, il fut arresté qu' on se presenteroit au Roy avec une resolution tres-expresse de mourir plustost que de verifier cet Edit. Luy doncques estant au Louvre, tout le Parlement s' achemine en robbes rouges par devers luy, lequel infiniment esbahy de ce nouveau spectacle, en temps & lieu indeu, s' informe d' eux de ce qu' ils luy vouloient demander. La mort, Sire (respondit le Seigneur de la Vacquerie, premier President, portant la parole pour toute la compagnie) qu' il vous a pleu nous ordonner, comme celle que nous sommes resolus de choisir, plustost que de passer vostre Edit contre nos consciences. Cette parole rendit le Roy fort souple, ores qu' en toutes choses il s' en voulut faire croire absolument, & leur commanda de s' en retourner, avec promesse qu' il ne les importuneroit plus sur ce fait, ny de faire de là en avant presenter lettres, qui ne fussent de commandement Royal, je veux dire de Justice.

Je croy que cette histoire est tres-vraye, parce que je la souhaite telle, & à la mienne volonté qu' elle soit emprainte au cœur de toute Cour souveraine. Bien vous en representeray-je une autre de nostre Chambre des Comptes, dont je suis tesmoin oculaire, & peut-estre en ay-je fait la plus grande part & portion. Comme sous le feu Roy Henry troisiesme (que Dieu absolve) nostre France fut malheureusement peuplee d' une je ne sçay quelle vermine de gens, que nous appellions Partisans, ingenieux à la ruine de l' Estat, lesquels trouvoient à regrater sur toutes choses, par Edits & inventions extraordinaires, pour s' enrichir en leur particulier de la despoüille du pauvre peuple, aussi en fin ces sangsuës conseillerent au Roy de pousser, si ainsi faut que je le die, de sa reste, & vouloir rendre hereditaires tous les offices qui n' estoient de judicature, en payant finance. Quoy faisant, c' estoit accueillir la haine publique contre leur Maistre en temps indeu, & tout d' une suite faucher l' herbe sous les pieds à ses successeurs. Il envoye à cet effect en la Cour de Parlement un Edit accompagné de plusieurs autres qui estoient donnez à ses favoris Courtisans. Cela se faisoit en l' an 1586. depuis les Troubles encommencez sous le nom de la saincte Ligue. Estans ces Edicts presentez au Parlement, ils sont plusieurs fois refusez: finalement le Roy se transporte au Palais avecques quelques Princes du Sang, où en sa presence, le tout est emologué. Il restoit de le passer en la Chambre des Comptes: Car pour bien dire, c' estoit le grand coup que l' on y pouvoit frapper, d' autant que les Estats des Comptables valent deux ou trois fois plus que toute la menuë denrée des autres. Nous sommes advertis que le Roy y devoit envoyer quelques Seigneurs de son Conseil. Et nommément Monsieur le Comte de Soissons, Prince du Sang eut cette charge, où estoient l' Archevesque de Bourges, les Seigneurs de Villequier, Gouverneur de Paris, & Isle de France, les sieurs de la Vauguion & de Lansac, qui firent leur proposition telle qu' ils voulurent par la bouche de l' Archevesque. Je m' estois, comme Advocat du Roy, preparé de la cause contre la verification de l' Edit qui me sembloit tendre à la desolation de l' Estat: & desployay le peu qui estoit en moy, ainsi qu' une juste douleur m' en administroit les memoires. Ce qui contenta la compagnie, & de fait toutes choses furent suspenduës jusques au lendemain, pendant lequel temps ces Seigneurs promirent de faire rapport au Roy des difficultez que j' avois proposees: nonobstant cela, le lendemain ils retournent, & declarent que le Roy s' estoit fermé en son premier propos de l' emologation de tous ces Edicts. Quelques-uns des Presidens demanderent à Monsieur le Comte de Soissons, s' il n' entendoit pas que chacun opinast tout ainsi qu' en toutes autres affaires. A quoy ce jeune Prince respondit qu' il n' en avoit nulle charge, ains seulement de faire verifier les Edicts. Alors Monsieur Dolu, l' un des Presidens repliqua, que puis qu' on ne vouloit prendre leurs opinions, il n' estoit aussi besoin de leurs presences. Et à ce mot, sans autrement marchander, toute la compagnie se leve & retire au second Bureau, en bonne deliberation de ne consentir, ny de parole, ny de presence à cette publication. Les Seigneurs du Conseil se voyans demeurez seuls, avec Monsieur le premier President Nicolaï, qui ne desempara sa place, se trouverent grandement estonnez. En fin s' estans levez de leurs chaires, la compagnie se presenta à eux, les priant de ne prendre de mauvaise part ce qu' ils en avoient fait: parce que c' estoit pour la conservation de l' Estat, à quoy ils estoient obligez. Ainsi se partirent ces Seigneurs tout ainsi qu' ils estoient venus. Dieu sçait quel contentement eut le Roy en son ame. Dés l' instant mesme quelques uns du Conseil d' Estat estoient d' advis qu' il nous falloit tous declarer crimineux de leze Majesté: Cet advis ne fut suivy: mais au lieu de ce, on depesche du jour au lendemain lettres patentes du Roy, par lesquelles nous sommes tous interdits, & deffences à nous d' entrer en la Chambre. Le refus que nous feismes à ces Seigneurs fut le vingt-deuxiesme de Juin 1586. & le lendemain les lettres d' Interdiction nous furent signifiees par le sieur de Bussy Guibert, l' un des Greffiers du Conseil d' Estat. Tout de la mesme façon que nous avions desemparé le Grand Bureau le jour precedent, aussi sortismes nous de la Chambre, estimans que c' estoit chose qui se tournoit grandement à nostre honneur d' estre chastiez pour un acte si genereux. L' opinion de Messieurs du Conseil estoit, que ce chastiment n' apporteroit autre prejudice qu' à nous: parce que dés le premier jour du mois de Juillet ensuivant devoit commencer l' autre Semestre, auquel se pourroient trouver plusieurs Maistres, qui n' avoient esté de nostre partie: consequemment non interdicts. Nostre refus est publié, & haut loüé par toute la ville de Paris. Les nouvelles en viennent au Roy qui sejournoit lors à sainct Maur. Sa colere commence de se refroidir, & trouve par mesme moyen que ce que nous avions faict n' estoit esloigné de son service. La conclusion & catastrophe de ce jeu fut apres quelques ceremonies de restablissement (lesquelles l' on ne doit aisément denier à un Roy) que quelques jours ensuivans l' Interdiction fut levee, & chacun de nous restably en l' exercice de sa charge. Le fruict que nous rapportasmes de cette vertueuse liberté fut la suppression de ce mal-heureux Edict des Estats hereditaires, au lieu duquel, comme le Roy ne pouvoit estre vaincu en ses volontez, il introduisit une image d' iceluy, qui fut l' Edict des Survivances, à la charge qu' il n' avroit lieu qu' à l' endroict des volontaires: En l' autre, bon gré mal gré, il falloit rachepter son Estat, ou s' en demettre sur celuy qui nous remboursoit de l' argent par nous desboursé, qui estoit entré aux coffres du Roy. Il me souvient qu' une grande Princesse de France, que je vey quelque temps apres, me dist qu' elle estoit tres-marrie du mescontentement que le Roy avoit de moy, d' autant qu' auparavant j' avois part en sa bonne grace autant qu' homme de mon bonnet: Ce fut le mot dont elle usa. A quoy je luy respondis que l' issuë de cecy seroit telle que d' un amoureux, lequel ayant esté esconduit par sa Dame, du poinct que passionnément il pourchasse, s' en va infiniment mal content, mais revenant puis apres à soy, l' aime, respecte, & honore d' avantage. Qu' ainsi m' en adviendroit, & que quand nostre Roy seroit revenu à son second & meilleur penser, il m' en regarderoit de meilleur œil: chose en quoy je ne fus trompé. Cela soit dit de moy en passant, non par vanterie, ains occasion, a fin d' exciter ceux qui nous survivront de bien dignement exercer leurs charges.

6. 33. Du gouvernement des Provinces qui tombe és femmes, & de la magnanimité ancienne de quelques Princesses.

Du gouvernement des Provinces qui tombe és femmes, & de la magnanimité ancienne de quelques Princesses.

CHAPITRE XXXIII.

Tout ainsi qu' une principauté tombant sous la minorité d' un Prince, est exposee à plusieurs hasards: aussi l' est-elle estant gouvernee par une Princesse: En l' un, on craint la foiblesse de l' âge, en l' autre la foiblesse du sexe, & en tous deux l' imbecilité de leurs sens. Je ne foüilleray point dedans l' ancienneté, remarquez seulement ce qui s' est passé depuis trente-cinq ans par l' Europe, en laquelle Dieu voulant commencer une subversion, ou mutation d' Estats, ou de familles, vous veistes d' une mesme assiette cinq ou six grands Royaumes regis & gouvernez par femmes: nostre France par Catherine de Medicis Roine mere, l' Angleterre par la Roine Elizabeth regnant encores à present, l' Escosse par la Roine Marie, le Portugal tombé és mains de l' Infante, fille de la Roine Leonor: le Navarrois, & Bearn par la Roine Jeanne, & finalement la Flandre, & autres pays bas par la Duchesse de Parme, sœur bastarde de Philippes Roy d' Espagne: Nous avons veu tout cela, & tout d' une suitte un pesle mesle, & confusion de toutes choses en cette France, en Escosse, en Flandres, en Portugal, qui est aujourd'huy tombé en mains Espagnoles. Que les femmes en ayent esté les motifs, je ne le veux pas dire, mais bien qu' elles ont esté les outils dont on s' est servy: encores que la plus part de ces Princesses ne faillit point de jugement en la conduite des affaires: Et toutes-fois pour rendre cette Histoire plus esmerveillable à une posterité, cest qu' au milieu de toutes ces Dames, qui ont veu sous leurs gouvernemens les Provinces affligees, où elles commandoient, une seule Elizabeth, qui ne se voulut jamais exposer sous la puissance d' un mary, non seulement a garenty son Royaume de toutes guerres & oppressions civiles, mais qui plus est, en a estendu les limites jusques à Holande, & Zelande, pays qu' elle a conquis sur Philippes Roy d' Espagne, le plus grand terrien, & pecunieux qui se soit veu entre les Monarques, depuis trois ou quatre cens ans. En quoy l' on peut descouvrir combien sont grands les mysteres de Dieu. Vray que je crains bien qu' apres le decez de cette Dame, l' Angleterre n' ait part aux calamitez comme nous: Car à bien dire son repos ne despend que du filet de la vie de cette Princesse. On veit presque en une mesme saison deux Roines en France, Brunehaut, & Fredegonde: l' une qui fit mourir six ou sept Princes, & broüilla toutes leurs Provinces de divisions, & guerres intestines: Au contraire une Fredegonde non seulement conserva le Royaume à Clotaire second son fils, qui estoit en berceroles, lors que Chilperic son pere fut tué: mais qui plus est, avecques le temps se veit seul Roy & Maistre de toutes les Provinces, qui avoient esté par deux fois partagees en quatre, depuis la mort de Clovis. Isabelle de Bavieres assistee du Duc de Bourgongne, troubla infiniement ce Royaume pendant les troubles d' esprit de Charles sixiesme son mary: De maniere que le Duc de Guyenne son fils aisné venu en aage de cognoissance fut contrainct de la confiner en Touraine. Au contraire la Roine Blanche mere de sainct Louys conduisit avec une telle sagesse les affaires de France, qu' elle conserva heureusement le Royaume à son fils, qui n' avoit que quinze ou seize ans quand il vint à la Couronne, & croy que pour cette chose les Roines meres depuis se voulurent nommer Roines Blanches, comme tiltre le plus specieux qu' elles se pouvoient donner pendant leur viduité. Il y a és femmes par fois des defaux, par fois aussi des vertus non moindres qu' aux hommes. J' ayme mieux estre leur paranymphe, que ressembler Jean de Mehun, qui en son Romant de la Roze fit profession expresse de les blasmer. Je veux doncques icy discourir la magnanimité & proüesse de quelques Dames. Je commenceray par la Roine Fredegonde, laquelle je ne veux excuser de la mort de son mary qu' on luy impute: Mais le sujet de ce Chapitre estant dedié aux Dames, qui se sont renduës recommandables par les armes, je donneray à cette-cy selon l' ordre des temps le premier, & plus ancien lieu. Sigebert Roy de Mets tenoit assiegé son frere Chilperic dedans la ville de Cambray, l' ayant reduit en tel desarroy, qu' il ne luy restoit autre espoir que de tomber à la misericorde de son ennemy. Quoy voyant la Roine Fredegonde, elle attiltre deux Gentils-hommes pour aller assassiner Sigebert, leur faisant plusieurs grandes promesses de biens, s' ils venoient à la fin de cette entreprise sans danger: & s' il advenoit qu' ils y mourussent, elle les asseuroit d' un Paradis par les intercessions & aumosnes qu' elle feroit faire pour la redemption de leurs ames. Ces Gentils-hommes vaincus par telles remonstrances s' y acheminerent, ils tuent le Roy Sigebert. Le fruict de cette entreprise fut que ceux-cy y demeurerent pour les gages: mais aussi tost fut le siege levé. En cecy il y avoit du renard, en ce que je diray cy-apres il se trouve beaucoup du lyon. Apres le meurdre de Chilperic, Fredegonde se trouva mere de Clotaire second, qui lors estoit au berceau. L' opinion que l' on avoit, estoit que cet enfant n' estoit fils du Roy Chilperic. Qui occasionna Childebert Roy de Mets de luy faire la guerre à outrance: Et comme les deux Osts fussent sur le point de s' entreheurter, Fredegonde montee sur un grand destrier se promena au milieu de tous les rangs, portant son enfant entre ses bras, les exhortant d' avoir pitié de leur petit Prince, & les sceut tellement animer, que pour conclusion elle obtint lors la victoire. Encore merite d' estre recité un stratageme & ruze de guerre qu' elle exerça lors, commandant à tous ses gens de prendre un rameau en leurs mains, & pendre au col de leurs chevaux une clochette: De ce pas elle les conduisit droict vers ses ennemis, où arrivant sur la diane, les sentinelles estimans que ce fussent bœufs, & vaches qui fussent en des pastis, elle les surprend si à propos, que Childebert fut contrainct de s' enfuir: Cette Princesse de là en avant conduisant si à propos les affaires de son fils, qu' apres Clovis, en toute la premiere lignee de nos Roys il n' y eut Prince plus grand terrien que luy.

Fredegonde avoit fait tuer son mary, comme l' on dit, parce qu' il avoit descouvert les amourettes d' elle avecques Landry. Celle dont je parleray maintenant en usa d' une façon, sinon semblable, pour le moins non du tout dissemblable, en une querelle plus juste. Isabelle fille du Roy Philippes le Bel fut mariee avecques Edoüard le tiers Roy d' Angleterre, Prince de toutes façons abandonné à ses plaisirs, mesme qui pour user d' une volupté prepostere, à l' instigation de Hues le despensier, ministre de ses passions, traictoit infiniement mal sa femme: D' ailleurs exerçoit une infinité de cruautez, n' y ayant presque Prince, ou grand Seigneur, auquel il ne fist trancher la teste. Isabelle ne pouvant plus supporter les hontes & indignitez qu' elle recevoit de luy, s' enfuit avecques son fils Edoüard Prince de Galles en France par devers le Roy Charles le Bel son frere, a fin qu' il luy voulust donner secours pour guerroyer son mary. Ce que luy ayant refusé, elle se retire au pays de Hainaut, qui la favorisa en toute cette entreprise. Ayant doncques assemblé grand nombre de Hennuyers, ils passerent en Angleterre: Là fut le Roy assiegé en la ville de Bristoye avecques Hues le despensier, par la Roine, de telle façon que la ville luy fut en fin renduë. Elle envoya lors son mary sous bonne & seure garde à Londres, & prit le chemin de Herfort, où estant arrivee, elle fit faire le procez à Hues le despensier, lequel par Arrest fut condamné à mort, & là sur un escharfaut eut le membre & les genitoires coupez (comme detestable Sodomite) qui furent dés l' instant mesme en sa presence jettez dans un feu, & en apres il fut vif ouvert par le ventre, le cœur tiré hors, & jetté dans le mesme feu: Puis on luy trancha la teste, & son corps mis au gibet. Sa teste prise & portee à Londres: le jour de Noël ensuivant par deliberation des Estats tenus à Londres le Roy Edoüard fut demis de sa Couronne Royale, & Edoüard son fils couronné Roy: c' est celuy qui depuis fit tant de guerre à Philippes de Valois, pretendant que le Royaume luy appartenoit, comme plus proche de la Couronne de France.

Aux magnanimitez de deux Princesses, dont j' ay cy-dessus parlé: il y a eu quelque chose à redire: En la premiere, la mort du mary, en la seconde la prison: Mais celle que je reciteray maintenant est digne d' estre mise au parangon de toutes les Dames, qui furent jamais en quelque pays, & nation que ce soit. Apres l' Arrest de Conflans donné au profit du Comte de Blois contre Jean Comte de Montfort, pour le Duché de Bretagne, le Roy Philippes de Valois prit les armes pour le Comte de Blois son nepueu. Advient que par trahison le Comte de Montfort est pris dedans Nantes vers l' an mil trois cens quarante deux, & mené prisonnier à Paris dans la grosse tour du Louvre, où il demeura deux ans entiers, & depuis estant evadé il mourut, delaissée la Comtesse de Montfort sa veufve, sœur du Comte de Flandres, chargee d' un petit enfant, qui portoit aussi le nom de son pere. Pour avoir perdu son mary, elle ne perdit pas le courage: parce que elle reprit plusieurs villes & chasteaux, mesme la ville de Rennes, devant laquelle le Comte de Blois mit le siege, aidé des forces de France. Quoy voyant la Comtesse de Montfort, elle a recours au Roy d' Angleterre, avec lequel elle brasse le mariage de son fils avec sa fille. Pendant lequel pourparler Rennes est renduë au Comte de Blois, qui vint mettre le siege devant la ville d' Hemboust, où lors estoit la Comtesse de Montfort avec son fils, il liure l' assaut, qui est fortement soustenu par ceux de la ville: pendant lequel, la Comtesse, qui estoit armee de toutes pieces, alloit sur un coursier par toutes les ruës pour donner courage à ses gens, & n' y avoit Dame ny Damoiselle, qui ne servist de quelque chose: les unes portoient des pierres sur les murs, les autres des eaux boüillantes pour jetter sur les ennemis: mais cette Princesse non contente de cela, fit encore un traict de plus signalee entreprise: Car apres estre montee sur le haut d' une tour, pour considerer la contenance de ses ennemis, voyant leurs tentes vuides, & tous les Seigneurs estre ententifs à l' assaut, elle remonte à cheval suivie de 60. hommes armez, & sortant par une poterne d' un costé de la ville, qui n' estoit assiegé, donna droit jusques aux pavillons de son ennemy qu' elle brusla. Quoy voyant le Comte de Blois, qui pensoit estre trahy, se retira de l' assaut, & quelques jours apres leva le siege pour l' aller mettre devant Aulroy, laissant seulement quelque nombre de soldats pour boucler Hemboust, lesquels affuterent contre la ville quelques engins de guerre, qui endommagerent tellement ceux de dedans, qu' ils estoient resolus de se rendre sans les instantes prieres que leur feit cette vertueuse Princesse de superseder leur deliberation jusques à quelques jours, pendant lesquels elle se promettoit avoir secours des Anglois, lequel arrivé, les François furent contraincts de lever le siege: & encores que les hazards de la guerre fussent depuis longuement tenus en balance, si est-ce que pour fin, & closture de jeu, le Duché de Bretagne demeura en la Maison de Mont-fort. Le semblable n' advint pas à la fille de René Duc d' Anjou, & Comte de Provence, femme de Henry sixiesme, qui s' intituloit Roy de France & d' Angleterre: car combien que son mary estant pris par Richard, elle eust enlevé son fils de la fureur de son ennemy: & encore elle seule garenty des brigands au milieu d' une forest, & depuis eu la victoire de Richard en plein champ de bataille, auquel elle fit depuis couper la teste: si est-ce que puis apres, abandonnee des siens, elle perdit son mary & son fils, & demeura le Royaume és mains d' Edoüard fils de Richard.