jueves, 27 de julio de 2023

7. 8. Quelques observations sur la Poësie Françoise.

Quelques observations sur la Poësie Françoise. 

CHAPITRE VIII.

Je vous ay dit, & dis derechef, que la difference qu' il y a de la Poësie des Grecs & Romains avec la nostre, est que celle là mesure ses vers par certains nombres de pieds composez tant de longues que briefves syllabes sans rime. Nous au contraire faisons entrer dedans nos vers toutes sortes de syllabes, soient longues ou briefves sans aucun triage, ains suffit qu' ils aboutissent en parolles de pareille terminaison, que nous appellons Rimes. Quant à moy je me donneray bien garde de soustenir que les vers Grecs & Latins soient de plus mauvaise trempe que les nostres. J' admire en eux, non la façon, ains l' estoffe. Je veux dire les braves conceptions qui ont esté par eux exprimées, par uns, Homere, Hesiode, Pindare, Euripide, Catulle, Virgile, Horace, Ovide, Tibulle, Properce. Mais quand je considere qu' il n' y a eu que deux nations, la Gregeoise, & la Romaine, qui ayent donné cours aux vers mesurez, sans rime: au contraire qu' il n' y a nation en tout l' univers, qui se mesle de Poëtizer, laquelle n' use en son vulgaire, de mesmes rimes que nous au nostre, & que cela s' est naturellement insinué aux aureilles de tous les peuples dés & depuis sept & huict cens ans en çà, voire mesme dedans Rome, & dans toute l' Italie, je me fay aisément acroire, qu' il y a plus de contentement pour l' aureille en nostre Poësie qu' en celle des Grecs & Romains. Leurs vers, si ainsi me permettez de le dire, marchent & vont avec leurs pieds, & les nostres glissent & coulent doucement sans pieds, voire quand bien il n' y avroit point de rime, en laquelle toutesfois gist l' accomplissement de nos vers. Chose que Ronsard nous voulut representer par cette Ode, qui est la douziesme du troisiesme livre des Odes, sur la naissance de François, premier fils du Roy Henry deuxiesme.

En quel bois le plus separé

Du populaire, & en quel antre,

Prens tu plaisir de me guider,

O Muse, ma douce folie,

A fin qu' ardent de ta fureur,

Et du tout hors de moy je chante

L' honneur de ce Royal enfant:

J' escriray des vers non sonnez

Du Grec, ny du Latin Poëte,

Plus hautement, que sur le Mont

Le Prestre Thracien n' entonne

Le cor à Bacchus dedié,

Ayant la poictrine remplie

D' une trop vineuse fureur.

Je vous laisse le demeurant, pour vous dire que cette Ode contient une longue texture & trainee de vers qui n' ont point de pieds, comme les Grecs & Romains, & sont pareillement sans rimes, esquelles gist la principale grace des nostres: Ce neantmoins vous les voyez nous succer l' aureille par leur douceur, autant & plus que tous les Exametres & Pentametres des autres, desquels pour cette cause il ne faut mandier les vers mesurez: car de combien se rend nostre Poësie plus douce, quand elle est accomplie de la rime, en laquelle, comme j' ay dit, reside sa principale beauté? Vous ayant mis devant les yeux ce premier fondement, je ne douteray de vous discourir les particularitez, que l' on trouve en nostre Poësie Françoise, laquelle, comme vous sçavez, gist en vers, le vers est fait par les dictions: la diction par les syllabes; Je commenceray doncques par les syllabes, & vous diray que nostre vers peut estre composé de deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, dix & douze syllables. Toutes ces especes de vers nous sont frequentes & familieres, horsmis celles de deux syllabes, dont toutesfois nous trouvons trois exemples dedans Marot en ses 24. & 25. Chansons, & en l' un de ses Epigrammes commençant par ce mot Linote: Je vous representeray icy seulement sa vintquatriesme Chanson.

Quand vous voudrez faire une amie,

Prenez-la de belle grandeur:

En son esprit non endormie,

En son tetin bonne rondeur:

Douceur

En cœur,

Langage

Bien sage,

Dansant, chantant par bons accords,

Et ferme de cœur & de corps.

Et quant aux vers de douze syllabes, que nous appellons Alexandrins, combien qu' ils proviennent d' une longue ancienneté, toutesfois nous en avions perdu l' usage. Car lors que Marot en insere quelques uns dedans ses Epigrammes ou Tombeaux, c' est avec cette suscription, Vers Alexandrins, comme si c' eust esté chose nouvelle & inaccoustumee d' en user, pource qu' à toutes les autres, il ne baille point cette touche. Le premier des nostres qui les remeit en credit, fut Baïf en ses Amours de Francine, suivy depuis par du Bellay au livre de ses Regrets, & par Ronsard en ses Hymnes: & finalement, par du Bartas, qui semble l' avoir voulu renvier sur tous les autres en ses deux Sepmaines, auquel toutesfois je trouve beaucoup, non de Virgile, ains de Lucain.

Et est une chose qu' il nous faut grandement noter, que jamais l' aureille Françoise ne peut porter des vers de neuf syllabes, dont la derniere finit en rime masculine, comme qui diroit. 

Je respecte sur tous mon Ronsard,

Car je le trouve plein de grand art.

Y ayant en cecy je ne sçay quelle discordance de voix qui ne peut estre mesnagee par nous. Sur l' avenement du Roy Charles neufiesme, y eut un certain homme que l' on nommoit en François du Poeiz, & en Latin Podius, qui se frottoit aux robbes de nos meilleurs Poëtes, lequel ne pouvant attaindre à leur parangon, voulut par un esprit particulier escrire en cette enjance de vers, mais il y perdit son François. Le semblable est-il entre nous des vers d' unze syllabes. Car combien que la beauté de la Poësie Italienne gise en ces vers, empruntez des Hendecasyllabes Latins, esquels Catulle s' est fait appeller le Maistre: Mesmes que l' Italien les employe ordinairement en ses œuvres Heroïques, comme nous voyons Arioste l' avoir fait en son Roland le furieux, & Tasso en sa Hierusalem recousse: Toutesfois nous n' en avons jamais peu faire nostre profit en

France. Bien sçay-je que d' un vers dont le masculin est de huict syllabes, vous en pouvez faire un feminin de neuf, pour exemple.

Ne verray je point que ma France,

Comme en cas semblable d' un vers masculin de dix syllabes, vous le faites feminin de unze, comme par exemple.

Tu m' as rendu la force & le courage.

Mais c' est pour autant que ces deux vers finissent par l' E feminin, auquel les deux dernieres syllabes sont tenuës seulement pour une, parce que cest E mis en la closture d' un vers ne represente qu' un demy son. Il n' y a voyele en nostre vulgaire qui nous soit si familiere que l' E, dont nous faisons l' un masculin, qui se prononce tout de son plain, comme René, Aimé, Honoré: & l' autre que nous appellons feminin, lequel par un racourcissement de langage ne se prononce qu' à demy, comme femme, Rome, homme, orme. Mais laissant à part l' E masculin, la proposition est tres-vraye & tres-certaine en nostre Poësie Françoise, que tous mots qui ne tombent point soubs la terminaison derniere de l' E feminin, sont appellez masculins de quelque genre, & partie d' oraison qu' ils soient. Ce dont il nous faut souvenir pour les raisons que pourrez cy apres entendre. Or entre tous ces vers il y en a quelques uns où l' on observe la cesure. Nous appellons cesure une petite pause que l' on fait sur le milieu des vers. Et faut noter qu' il n' y en a que deux especes ausquelles elle soit necessaire. C' est à sçavoir aux quatre premieres syllabes du vers de dix syllabes, que Ronsard en son art Poëtic a appellé vers Heroïque, & aux six premieres des Alexandrins. Par exemple, pour vers Heroïque.

Entre les traicts de sa jumelle flame 

Je vey Amour, qui son arc desbandoit. 

Pour l' Alexandrin.

Puisque Dieu qui les cœurs des grands Roys illumine, 

Sire, vous a fait voir des vostres la ruine.

Si vous ostez la cesure, je veux dire l' hemistich & demy vers qui se trouve en ces deux manieres de vers, non seulement vous en ostez la grace, mais qui plus est ne sçavriez recognoistre le vers, ainsi que le pourrez voir par ces deux lignes. 

Je me veux ramentevoir à vous deux, 

Cestuy est de dix syllabes.

Je vous ayme par dessus toutes les beautez.

Cestuy est de douze syllabes, & neantmoins de l' un & de l' autre vous ne pouvez recueillir que deux lignes, & non deux vers. Bien sçay-je que Baïf en l' une de ses Chansons, voulut faire des vers de dix syllabes sans observer cette regle.

Oyez amans, oyez le plus nouvel ennuy

Que jamais ayez ouy,

De moy lors que me plain n' ayant dequoy:

Le ciel n' a rien laissé de ses riches thresors 

Pour m' orner esprit & corps 

Qui ont assujecti à mon mal malheur 

Tant d' hommes de valeur.

Ainsi va le demeurant de la Chanson, dans laquelle en chaque couplet, le troisiesme vers qui est de dix syllabes, est sans l' observation de la cesure au demy vers. Je voy bien que ce fut d' un propos par luy deliberé, toutesfois sans propos si j' en suis creu: Car en cela je ne voy aucune forme de vers. En tous les autres, horsmis de ces deux especes, la cesure n' est point necessaire.

Quelques uns ont estimé que ces Hemistiches, ou demy vers estoient de pareille nature que la fin du vers, & que quand ils se terminoient par l' E feminin, il ne falloit point craindre de les faire suivre d' une consonante, comme si cest E se fust mangé de soy-mesme tout ainsi qu' en la fin du vers. Posons par exemple au vers Heroïque.

Si de mon ame quelque pitié avez.

Ou en l' Alexandrin.

Si mon ame jalouze vers tous les vents se tourne.

Qui est un vice. Car il faut pour rendre le vers accomply, que l' E feminin soit embrassé par une voyelle suivante. Parquoy je diray.

Si de mon ame avez quelque pitié

Si mon ame jalouze à tous les vents se tourne.

Et de cecy la raison est, d' autant que l' E feminin fermé dedans le corps du vers, suivy d' une consonnante fait une syllabe entiere. Nous appellons cette cesure qui tombe en l' E feminin, la Couppe feminine, en laquelle Marot par la seconde impression de ses œuvres recognut avoir failly par la premiere, & que de ce il avoit esté adverty par Jean le Maire de Belges en cest hemistiche: O Melibée, de la version du Titirus de Virgile. Et pour cette cause corrigeant cette faute en la seconde impression, mist. 

O Melibée amy doux & parfait,

Et en un autre suivant.

O Melibe' je vey ce jeune enfant.

Ostant par une apostrophe l' E feminin, pour ne retomber en cette premiere faute.

Tout ce que j' ay cy dessus deduit regarde particulierement les syllabes dont nos vers prennent leur naissance, je veux maintenant parler de l' Economie generale qui se trouve en nostre rime. Laquelle est double, l' une qu' on appelle rime plate, l' autre croisee. La plate est quand sans aucun entrelas de rimes nous faisons deux vers d' une mesme consonance, puis deux de suitte d' une autre, & ainsi de tout le demeurant de l' œuvre: rime dont sont composez les Poëmes de longue haleine, comme la Franciade de Ronsard, ses Hymnes, les deux sepmaines du Bartas, les deux premiers livres de la Metamorphose d' Ovide de la traduction de Marot, les quatre & sixiesme de Virgile translatez par du Bellay. Et y a encores certaines autres pieces non de si longue tire, esquelles cette espece de rime est employee, comme aux Epistres, Elegies, Eglogues, Panegyrics, Complaintes, Dialogues, Comedies, Tragedies, voire de fois à autres, aux Epigrammes, tombeaux, & Odes par un droit de passe-partout dont elle est privilegiee, fors toutesfois aux Sonnets.

Quant à la rime croisee, c' est celle en laquelle nous entrelassons nos rimes les unes dedans les autres, laquelle est proprement destinée pour les Poëmes qui se font par couplets: Mot qui est de nostre ancien estoc, & dont il me plaist plustost user que de celuy de Stance, que par nouvelle curiosité nous mandions sans propos de l' Italien. Tels sont nos Quatrains, Sixains, Huictains, Dixains: Tels les autres couplets de cinq, sept, neuf, unze, douze, & quatorze vers, dont nous diversifions nos Odes, Chansons, & Sonnets, & anciennement nos Chants Royaux, Balades, & Rondeaux.

Icy je vous prie de peser qu' en ces deux manieres de rimes, nos Poëtes anciens ne faisoient aucun triage du masculin & feminin. Car quelquesfois en la rime plate ils mettoient une longue suite de masculins, sans l' E feminin, puis plusieurs E feminins ensemble sans masculins, ainsi qu' il leur tomboit en la plume, voire aux chansons mesmes. La plus belle chanson que fit Melin de Sainct Gelais, est celle qui se commence: Laissez la verte couleur, ô Princesse Cytherée. En laquelle vous ne trouverez aucun ordre des masculins & feminins, ains y sont mis pesle-mesle ensemblement: Qui est une grande faute aux Chansons, qui doivent passer par la mesure d' une mesme musique. Cela mesme fut pratiqué par du Bellay non seulement en sa traduction des deux livres de l' Eneide, mais aussi en son Olive, & encores en ses premiers vers Lyriques. Ce dont il se voulut excuser en une Epistre liminaire. Mais je ne puis recevoir cette excuse en payement de la part de celuy, que l' on disoit estre venu pour apporter nouvelle reformation à la Poësie ancienne. Joint que luy mesme non seulement ne s' en excuse, mais impute à superstition le contraire en son deuxiesme livre de la Defense, & illustration de la langue Françoise.

Le premier qui y mist la main fut Ronsard, lequel premierement en sa Cassandre, & autres livres d' Amours, puis en ses Odes garda cette police de faire suivre les masculins & feminins sans aucune meslange d' iceux. Et sur tout dedans ses Odes, sur le reglement du masculin & feminin, par luy pris au premier couplet, tous les autres qui suivent vont d' un mesme fil. Quelquesfois vous en trouverez de tous feminins, quelquesfois de tous masculins: chose toutesfois fort rare, mais tant y a que sur le modelle du premier couplet, sont composez tous les autres. Et au regard de la rime plate, il observa tousjours cette ordonnance, que s' il commençoit par deux feminins, ils estoient suivis par deux masculins, & la suite tout d' une mesme teneur comme vous voyez en sa Franciade. Si par deux masculins, ils estoient suivis par deux feminins sans entreveschure. Ordre depuis religieusement observé par du Bellay, Baïf, Belleau, & specialement par des Portes, Bertas, Pibrac. Et cette difference de l' ancienne Poësie d' avecques la nouvelle, vous la pourrez plus amplement remarquer en deux diverses traductions d' un mesme autheur. Hugues Salel, soubz le regne de François premier traduisit de Grec en François unze livres de l' Iliade d' Homere: Traduction qui fut du commencement caressee d' un tres-favorable accueil. Et toutesfois la mesme confusion du masculin & feminin y estoit, comme en celle de Marot des deux livres de la Metamorphose d' Ovide, Amadis Jamin ayant repris les arrhemens de Salel, & translata le demeurant de l' Iliade, avecques toute l' Odyssée: vous n' y trouvez rien de cette meslange ancienne, ains avoir en tout & par tout observé la nouvelle ordonnance de Ronsard sur la suite du masculin & feminin.

Je ne veux interposer icy mon jugement, pour sçavoir si cette nouvelle diligence est de plus grand merite & recommandation que la nonchallance de nos vieux Poëtes. Celuy qui sera pour le nouveau party comparera nostre Poësie à ces beaux parterres qui se font par allignemens en nos maisons de parade. Et l' autre qui favorisera l' ancien, dira que nostre Poësie estoit lors semblable aux prez verds qui sont pesle mesle diversifiez de plusieurs fleurettes, dont la naïfveté de nature ne se rend moins agreable, que l' artifice des hommes qui se trouve dans nos jardins. De moy je seray pour la nouvelle reformation, puisque tel en est aujourd'huy l' usage.

Mais je ne passeray soubs silence ce que j' ay observé en Clement Marot. Car aux Poëmes qu' il estimoit ne devoir estre chantez, comme Epistres, Elegies, Dialogues, Pastorales, Tombeaux, Epigrames, Complaintes, Traduction des deux premiers livres de la Metamorphose, il ne garda jamais l' ordre de la rime masculine & feminine. Mais en ceux qu' il estimoit devoir, ou pouvoir tomber soubs la musique, comme estoient ses Chansons, & les cinquante Pseaumes de David par luy mis en François, il se donna bien garde d' en user de mesme façon, ains sur l' ordre par luy pris au premier couplet, tous les autres furent de mesme cadence, voire que le premier couplet estant, ou tout masculin, ou tout feminin, tous les autres sont aussi de mesmes. Suivant cette leçon, Estienne Jodelle, en la maniere des anciens Poetes, en sa Comedie d' Eugene, & Tragedies de Cleopatre, & Didon, de fois à autres, mais rarement a observé la nouvelle coustume, mais en tous les Choeurs qu' il estimoit devoir estre chantez par les jeunes gars ou filles, il a faict ainsi que Marot en ses Chansons. Et vrayement je ne m' esmerveille point qu' entre une infinité de livres François, je n' en voy un tout seul qui ait esté autant de fois imprimé comme le Marot. Car combien qu' il n' eust le sçavoir correspondant à Ronsard, si avoit-il une facilité d' esprit admirable, qui l' a fait tellement honorer par les nostres, que s' il se presente quelque Epigramme, ou autre trait de gentille invention, dont on ne sçache le nom de l' auteur, on ne doute de le luy attribuer, & l' inserer dedans ses œuvres, comme sien.

C' est un heur qui luy est peculier entre les François, comme à Ausone entre les Latins. Il fut le premier Poete de son temps, Ronsard est celuy que je mets devant tous les autres, sans aucune exception & reserve. Car ou jamais nostre Poesie n' arriva, & n' arrivera à sa profection, ou si elle y est arrivee c' est en nostre Ronsard qu' il la faut telle recognoistre. Et toutesfois pour vous monstrer quel estat on doit faire de Marot, il feit un Panegyric sur la victoire obtenuë par François de Bourbon Seigneur d' Anguen à Carignan. Victoire pareillement depuis trompetee par Ronsard en la septiesme du premier livre de ses Odes. Je souhaitte que le lecteur se donne patience de les lire tous deux, pour juger puis apres des coups. Car encores que le style de Ronsard soit beaucoup plus relevé, que celuy de Marot, si trouvera-il subject loüant l' un de ne mettre en nonchaloir l' autre.

7. 7. De la grande flotte de Poëtes que produisit le regne du Roy Henry deuxiesme, & de la nouvelle forme de Poësie par eux introduite.

(Chapitre VI?)

De la grande flotte de Poëtes que produisit le regne du Roy Henry deuxiesme, & de la nouvelle forme de Poësie par eux introduite.

CHAPITRE VII.

Tous ceux dont j' ay parlé cy-dessus estoient comme une pepiniere, sur laquelle furent depuis entez plusieurs autres grands Poëtes sous le regne de Henry deuxiesme. Ceux-cy du commencement firent profession de plus contenter leurs esprits, que l' opinion du commun peuple. Le premier qui franchit le pas fut Maurice Seve Lionnois, lequel ores qu' en sa jeunesse eust suivy la piste des autres, si est-ce qu' arrivant sur l' aage il voulut prendre autre train. Se mettant en butte, à l' imitation des Italiens, une Maistresse qu' il celebra sous le nom de Delie, non en Sonnets, (car l' usage n' en estoit encore introduict) ains par dixains continuels, mais avecques un sens si tenebreux & obscur, que le lisant je disois estre tres-content de ne l' entendre, puis qu' il ne vouloit estre entendu. Du Bellay le recognoissant avoir esté le premier en ce subject, disoit en un Sonnet qu' il luy adressa.

Gentil esprit ornement de la France, 

Qui d' Apollon sainctement inspiré, 

T' es le premier du peuple retiré 

Loin du chemin tracé par l' ignorance.

Et au cinquante-neufiesme Sonnet de son Olive il l' appelle Cigne nouveau, voulant dire que par un nouveau dessein il avoit banny l' ignorance de nostre Poësie: & toutes-fois la verité est qu' il affecta une obscurité sans raison. Qui fut cause que son Livre mourut avec luy, au moins ne vois-je point que depuis il ait couru par nos mains. Vers ce mesme temps estoit Theodore de Beze, brave Poëte Latin & François. Il composa sur l' advenement du Roy Henry en vers François, le Sacrifice d' Abraham, si bien retiré au vif, que le lisant il me fit autresfois tomber les larmes des yeux. Et la traduction du demeurant des Pseaumes de David monstre ce qu' il pouvoit faire, encores qu' il n' ait si heureusement rencontré que Clement Marot en ses cinquante. Auparavant qu' il eust changé de Religion, il avoit pour compagnon Jacques Pelletier du Mans, qui commença aussi d' habiller nostre Poësie à la nouvelle guise, avec un tres-heureux succés. C' est luy qui remua le premier des nostres, l' Ortographe ancienne de nostre langue, soustenant qu' il falloit escrire comme on prononçoit, & en fit deux beaux livres en forme de Dialogues, où l' un des entre-parleurs estoit Beze. Et apres luy, Louys Meigret entreprit cette querelle fortement: mesme contre Guillaume des Autels, qui sous le nom retourné de Glaumalis du Veselés, s' estoit par Livre exprés mocqué de cette nouveauté. Querelle qui fut depuis reprise & poursuivie par ce grand Professeur du Roy Pierre de la Ramee, dit Ramus, & quelque temps apres par Jean Antoine de Baïf. Tous lesquels ores qu' ils conspirassent à mesme poinct d' Ortographe, & qu' ils tinssent pour proposition infaillible qu' il falloit escrire comme on prononçoit, si est-ce que chacun d' eux usa de diverses Ortographes, monstrans qu' en leur reigle generale, il n' y avoit rien si certain que l' incertain, & de fait leurs Ortographes estoient si bizarres, ou pour mieux dire si bigarrees, qu' il estoit plus mal-aisé de lire leurs œuvres que le Grec. Cecy soit par moy dit en passant, comme estans choses qui fraternisent ensemble, que la Poësie & Grammaire.

Ce fut une belle guerre que l' on entreprit lors contre l' ignorance, dont j' attribuë l' avant-garde à Seve, Beze, & Pelletier, ou si le voulez autrement, ce furent les avant-coureurs des autres Poëtes. Apres se mirent sur les rangs, Pierre de Ronsard Vandomois, & Joachim du Bellay Angevin, tous deux Gentils-hommes extraits de tres-nobles races: ces deux rencontrerent heureusement, mais principalement Ronsard. De maniere que sous leurs enseignes plusieurs se firent enroller. Vous eussiez dit que ce temps-là estoit du tout consacré aux Muses. Uns Pontus de Tiart, Estienne Jodelle, Remy Belleau, Jean Anthoine de Baïf, Jacques Tahureau, Guillaume des Autels, Nicolas Denisot, qui par l' Anagramme de son nom se faisoit appeller Comte d' Alcinois, Louys le Carond, Olivier de Magny, Jean de la Peruse, Claude Butet, Jean Passerat, Louys des Masures qui traduisit tout le Virgile: moy mesme sur ce commencement mis en lumiere mon Monophile qui a esté favorablement recueilly, & à mes heures de relasche, rien ne m' a tant pleu que de faire des vers Latins ou François. Tout cela se passa sous le regne de Henry II. Je compare cette brigade à ceux qui font le gros d' une bataille. Chacun d' eux avoit sa maistresse qu' il magnifioit, & chacun se promettoit une immortalité de nom par ses vers, toutes-fois quelquesuns se trouvent avoir survescu leurs Livres.

Depuis la mort de Henry, les Troubles qui survindrent en France pour la Religion, troublerent aucunement l' eau que l' on puisoit auparavant dans la fontaine de Parnasse, toutes-fois reprenant peu à peu nos esprits, encores ne manquasmes nous de braves Poëtes que je mets pour l' arriere-garde, uns Philippes des Portes, Scevole de Saincte-Marthe, Florent Chrestien, Jacques Grevin, les deux Jamins, Nicolas Ramin, Jean Garnier, le Seigneur de Pibrac, Guillaume Saluste Seigneur du Bartas, le Seigneur du Perron, & Jean Bertaut, avec lesquels je ne douteray d' adjouster mes Dames des Roches de Poictiers mere & fille, & specialement la fille, qui reluisoit à bien escrire entre les Dames, comme la Lune entre les Estoilles.

Auparavant tous ceux-cy, nostre Poësie Françoise consistoit en Dialogues, Chants Royaux, Ballades, Rondeaux, Epigrammes, Elegies, Epistres, Eglogues, Chansons, Estreines, Epitaphes, Complaintes, Blasons, Satyres, en forme de Coq à l' Asne. Pour lesquels Thomas Sibilet fit un Livre qu' il appella l' Art Poëtique François, où il discourut de toutes ces pieces, & la plus part desquelles despleut aux nouveaux Poëtes. Parce que du Bellay en son second Livre de la deffense de la langue Françoise commande par exprés au Poëte qu' il veut former, de laisser aux Jeux Floraux de Tholose, & au Puy de Rouen, les Rondeaux, Ballades, Virelais, Chants Royaux, Chansons, & Satyres en forme de Coq à l' Asne, & autres telles espisseries (ce sont ses mots) qui corrompoient le goust de nostre langue, & ne servoient sinon à porter tesmoignage de nostre ignorance. Et au lieu de cela introduisismes entre autres deux nouvelles especes de Poësie. Les Odes dont nous empruntasmes la façon des Grecs & Latins: & les Sonnets, que nous tirasmes des Italiens. Mot toutes-fois qu' ils tiennent de nostre ancien estoc, comme nous apprenons d' une Chanson du Comte Thibaut de Champagne, qui estoit long temps devant Petrarque pere des Sonnets Italiens.

Autre chose ne m' a amour méry, 

De tant que j' ay esté en sa baillie,

Mais bien m' a Diex par sa pitié gary,

Quand eschappé je suis sans perdre vie, 

Onc de mes yeux si belle heure ne vy

S' en oz-je faire encor maint gent party,

Et maint Sonnet, & mainte recoirdie.

C' estoit à dire qu' il vouloit encore faire & recorder maintes belles Chansons. Car pour bien dire, & le mot d' Ode qui est Grec, & celuy de Sonnet ne signifient autre chose que Chansons: Combien que l' Italien ait depuis faict distinction entre le Sonnet & Chanson. On retint de l' ancienne Poësie, l' Elegie, l' Eglogue, l' Epitaphe, & encores la Chanson, nonobstant l' advis de du Bellay.

Celuy qui premier apporta l' usage des Sonnets, fut le mesme du Bellay par une cinquantaine dont il nous fit present en l' honneur de son Olive, lesquels furent tres-favorablement receus par la France, encores que je sçache bien que Ronsard en une Elegie qu' il adresse à Jean de la Peruse, au premier Livre de ses Poëmes, l' attribuë à Pontus de Tiart: mais il s' abuse, & je m' en croy, pour l' avoir veu & observé. L' Olive couroit par la France deux ans, voire trois, avant les Erreurs amoureuses de Tiart. Et pour le regard de l' Ode, si vous parlez à Ronsard il se vante en la mesme Elegie, en avoir esté le premier inventeur, en laquelle faisant mention comme Dieu avoit resveillé les esprits à bien escrire. 

De sa faveur en France il resveilla

Mon jeune esprit, qui premier travailla

De marier les Odes à la Lire.

Si à du Bellay, il vous dira que ce fut Pelletier: Ainsi le dit-il escrivant à Ronsard contre les Poëtes envieux de son temps: Auquel lieu il se trompette aussi avoir esté le premier sonneur de Sonnets

Pelletier me fit premier 

Voir l' Ode dont tu és Prince, 

Ouvrage non coustumier 

Aux mains de nostre Province, 

Le Ciel voulut que j' apprinsse 

A le raboter ainsi, 

A toy me joignant aussi, 

Qui cheminois par la trace 

De nostre commun Horace, 

Dont un Daimon bien appris, 

Les traits, la douceur & la grace 

Grava dedans tes esprits.

La France n' avoit qui pust 

Que toy remonter de cordes 

De la Lyre le vieil fust, 

Où bravement tu accordes 

Les douces Thebaines Odes, 

Et humblement je chantay 

l' Olive, dont je plantay 

Les immortelles racines. 

Par moy les graces divines 

Ont fait sonner aßez bien

Sur les rives Angevines 

Le Sonnet Italien.

Quant à la Comedie & Tragedie, nous en devons le premier plant à Estienne Jodelle: Et c' est ce que dit Ronsard en la mesme Elegie. 

Apres Amour la France abandonna, 

Et lors Jodelle heureusement sonna 

D' une voix humble, & d' une voix hardie, 

La Comedie avec la Tragedie,

Et d' un ton double, ore bas, ore haut,

Remplit premier le François escharfaut. 

Il fit deux Tragedies, la Cleopatre, & la Dion, & deux Comedies, la Rencontre, & l' Eugene. La Rencontre ainsi appellee, parce qu' au gros de la meslange, tous les personnages s' estoient trouvez pesle-mesle casuellement dedans une maison, fuzeau qui fut fort bien par luy demeslé par la closture du jeu. Cette Comedie, & la Cleopatre furent representees devant le Roy Henry à Paris en l' Hostel de Reims, avec un grand applaudissement de toute la compagnie: Et depuis encore au College de Boncour, où toutes les fenestres estoient tapissees d' une infinité de personnages d' honneur, & la Cour si pleine d' escoliers que les portes du College en regorgeoient. Je le dis comme celuy qui y estois present, avec le grand Tornebus en une mesme chambre. Et les entreparleurs estoient tous hommes de nom: Car mesme Remy Belleau, & Jean de la Peruse, joüoient les principaux roulets. Tant estoit lors en reputation Jodelle envers eux. Je ne voy point qu' apres luy beaucoup de personnes ayent embrassé la Comedie: Jean de Baïf en fit une sous le nom de Taillebras, qui est entre ses Poëmes: Et la Peruse une Tragedie sous le nom de Medee, qui n' estoit point trop descousuë, & toutes-fois par malheur, elle n' a esté accompagnee de la faveur qu' elle meritoit. 

Tu vins apres (dit Ronsard) enchoturné Peruse, 

Espoinçonné de la Tragique Muse, 

Muse vraiment qui t' a donné pouvoir 

D' enfler tes vers, & grave concevoir 

Les tristes cris des miserables Princes 

A l' impourveu chassez de leurs Provinces, 

Et d' irriter de changemens soudains 

Le Roy Creon, & les freres Thebains, 

Ha cruauté! & de faire homicide 

De ses enfans la sorciere Colchide.

Il ne fait aucune mention de Robert Garnier: D' autant qu' il ne s' estoit encores presenté sur le Theatre de la France: Mais depuis que nous l' eusmes veu, chacun luy en donna le prix, sans aucun contredit, & c' est ce que dit de luy mesme Ronsard sur sa Cornelie.

Le vieil Cothurne d' Euripide 

Est en procez entre Garnier, 

Et Jodelle, qui le premier 

Se vante d' en estre le guide, 

Il faut que ce procez on vuide, 

Et qu' on adjuge le Laurier 

A qui mieux d' un docte gosier 

A beu de l' onde Aganippide

S' il faut espelucher de prés 

Le vieil artifice des Grecs, 

Les vertus d' un œuvre, & les vices. 

Le subject & le parler haut,

Et les mots bien choisis, il faut 

Que Garnier paye les espices.

Il dit vray, & jamais nul des nostres n' obtiendra Requeste civile contre cet Arrest. Au demeurant Garnier nous a fait part de huit Tragedies toutes de choix & de grand poids, de la Porcie, de la Cornelie, du Marc Anthoine, de l' Hippolite, la Troade, l' Antigone, des Juifves, & de la Bradamante. Poëmes qui à mon jugement trouveront lieu dedans la posterité.

Quant aux Hymnes, & Poëmes Heroïques, tel qu' est la Franciade, nous les devons seul & pour le tout à Ronsard: Lequel ne pouvoit estre du commencement gousté, les uns disoient qu' il estoit trop grand vanteur, les autres trop obscur: Obscurité toutesfois qui n' estoit telle que celle de Seve: D' autant qu' elle provenoit de sa doctrine & hautes conceptions: Et eut Melin de sainct Gelais pour ennemy, lequel estant de la volee des Poëtes du regne de François premier, par une je ne sçay quelle jalousie, degoustoit le Roy Henry de la lecture de ce jeune Poëte, & par un privilege de son aage, & de sa barbe, en fut quelque temps creu. Qui fut cause qu' en cette belle Hymne que Ronsard fit sur la mort de la Royne de Navarre, apres avoir imploré tout secours & aide de cette ame sanctifiee, il conclud par ces trois vers: 

Et fais que devant mon Prince 

Desormais plus ne me pince 

La tenaille de Melin. 

Ce dernier vers fut depuis changé en un autre, apres leur reconciliation: Car à vray dire Ronsard surmonta en peu de temps, & l' envie, & la mesdisance. Entre Ronsard & du Bellay estoit Estienne Jodelle, lequel ores qu' il n' eust mis l' œil aux bons livres comme les deux autres, si est-ce qu' en luy y avoit un naturel esmerveillable: Et de faict ceux qui de ce temps là jugeoient des coups, disoient que Ronsard estoit le premier des Poëtes, mais que Jodelle en estoit le Daimon. Rien ne sembloit luy estre impossible, où il employoit son esprit. A cause dequoy Jacques Tahureau se joüant sur l' Anagramme de son nom & surnom, fit une Ode dont le refrain de chaque couplet estoit, 

Io le Delien est né. 

Et du Bellay le loüant comme l' outrepasse des autres au subject de la Tragedie, Comedie, & des Odes, luy addressa un Sonnet en vers rapportez, dont les six derniers estoient. 

Tant que bruira un cours impetueux, 

Tant que fuira un pas non fluctueux, 

Tant que soudra d' une veine immortelle  

Le vers Tragic, le Comic, le Harpeur, 

Ravisse, coule, & vive le labeur 

Du grave, doux, & copieux Jodelle. 

Telle estoit l' opinion commune, voire de ceux qui mettoient la main à la plume, comme vous voyez par ce Sonnet: Telle estoit celle mesme de Jodelle: Il me souvient que le gouvernant un jour entre autres sur sa Poësie (ainsi vouloit-il estre chatoüillé) il luy advint de me dire, que si un Ronsard avoit le dessus d' un Jodelle le matin, l' apres-disnée Jodelle l' emporteroit de Ronsard: & de fait il se pleut quelquesfois à le vouloir contrecarrer. L' une des plus aggreables chansons de Ronsard est celle qui se trouve au second livre de ses Amours, où il regrette la liberté de sa jeunesse.

Quand j' estois jeune, ains qu' une amour nouvelle 

Ne se fust prise en ma tendre moelle

Je vivois bien-heureux: 

Comme à l' envy les plus accortes filles

Se travailloient par leurs flames gentilles 

De me rendre amoureux.

Mais tout ainsi qu' un beau poulain farouche, 

Qui n' a masché le frein dedans sa bouche 

Va seulet escarté:

N' ayant soucy sinon d' un pied superbe 

A mille bonds fouler les fleurs & l' herbe,

Vivant en liberté.

Ores il court le long d' un beau rivage,

Ores il erre en quelque bois sauvage,

Fuyant de saut en saut: 

De toutes parts les Poutres hannissantes 

Luy font l' Amour, pour neant blandissantes 

A luy qui ne s' en chaut.

Ainsi j' allois desdaignant les pucelles 

Qu' on estimoit en beauté les plus belles, 

Sans respondre à leur vueil:

Lors je vivois amoureux de moy-mesme, 

Content & gay sans porter face blesme, 

Ny les larmes à l' œil.

J' avois escrite au plus haut de la face, 

Avecques l' honneur, une agreable audace 

Pleine d' un franc desir: 

Avec le pied marchoit ma fantaisie

Où je voulois, sans peur ne jalousie, 

Seigneur de mon plaisir. 

Par le demeurant de la chanson il recite de quelle façon il se fit esclave de sa Dame, & la misere en laquelle il fut depuis reduit: Au contraire Jodelle sur la comparaison du mesme cheval voulut braver Ronsard: & monstrer combien la servitude d' amour luy estoit douce: Le premier couplet de la chanson est.

Sans estre esclave, & sans toutesfois estre 

Seul de mon bien, seul de mon cœur le maistre, 

Je me plais à servir, 

Car celle-là que j' aime, & sers, & prise, 

Plus que tout bien, plus que toute franchise,

Me peut à soy rauir. 

Je vous passeray icy plusieurs autres sixains, pour venir à ceux ausquels il s' est esgayé en la comparaison du cheval dompté encontre le Poulain farouche.

Moy maintenant (combien que passé j' aye 

Des premiers ans la saison la plus gaye) 

En mes ans les plus forts, 

Non au Poulain semblable je veux estre, 

Mais au cheval qui brave sert son maistre, 

Et se plaist en son mords.

Ayant hanny de joye apres sa bride, 

Cognoist la main qui adroite le guide, 

Le peuple à l' environ.

L' orgueil premier de son marcher admire,

Et plus encor' quand on le volte & vire 

Au gré de l' esperon.

Laissant ce peuple en un moment derriere, 

Comme un vent vole au bout de sa cariere, 

Les courbetes, les bonds,

La bouche fresche, & l' haleine à toute heure

Vont tesmoignans, qu' en œuvre encor' meilleure

Il est bon sur les bons.

Doux au monter, & plus doux à l' estable, 

Au maniment, & craintif, & traitable, 

Aux combats furieux.

Sans cesse il semble aspirer aux victoires, 

Presque jugeant que du maistre les gloires 

Le rendront glorieux.

Je ne suis point presomptueux, de sorte 

Que tout cecy je vueille qu' on raporte 

D' un tel cheval, à moy,

Mais je diray que l' amour qui commande 

Amon (à mon) esprit, autant comme il demande 

Le sent prompt à sa loy. 

Tel frein luy plaist, tel esperon l' excite,

Il s' orgueillit souz l' Amour du merite 

De son gentil vouloir.

Portant l' Amour, sa charge il ne dédaigne, 

Ains volontaire, en sa sueur se baigne, 

S' en faisant plus valoir. 

Cela s' appelle à bien assaillir, bien defendre. Il y a plusieurs autres couplets, que de propos deliberé je laisse. Il estoit d' un esprit sourcilleux, & voyant que tous les autres Poëtes s' adonnoient à la celebration de leurs Dames, luy par un privilege special voulut faire un livre qu' il intitula Contr'amours, en haine d' une Dame qu' il avoit autresfois affectionnée, dont le seul premier Sonnet faisoit honte à la plus part de ceux qui se mesloient de Poëtiser, tant il est hardy.

Vous qui à vous presque egalé m' avez 

Dieux immortels dés la naissance mienne,

Et vous Amans, qui souz la Cyprienne 

Souvent par morts amoureuses vivez:

Vous que la mort n' a point d' Amour privez, 

Et qui au fraiz de l' umbre Elisienne, 

En rechantant vostre amour ancienne, 

De vos moitiez les umbres resvivez.

Si quelquesfois ces vers au Ciel arrivent, 

Si quelquesfois ces vers en terre vivent, 

Et que l' Enfer entende ma fureur:

Apprehendez combien juste est ma haine, 

Et faites tant que de mon inhumaine,

Le Ciel, la Terre, & l' Enfer ait horreur.

Vous pouvez juger par ce riche eschantillon quel estoit le demeurant de la piece. Bien vous diray-je qu' il m' en recita par cœur une vingtaine d' autres, qui secondoient cestuy de bien prés. Et toutesfois pour avoir desdaigné de mettre en lumiere ses Poësies de son vivant, ce que le Seigneur de la Motte Conseiller au grand Conseil en recueillit apres son decés, & dont il nous a fait part, est si esloigné de l' opinion qu' on avoit de luy, que je le mescognois: Je ne dy pas qu' il n' y ait plusieurs belles pieces, mais aussi y en a-il une infinité d' autres, qui comme passevolans, ne devoient estre mises sur la monstre. Et me doute qu' il ne demeurera que la memoire de son nom en l' air commes de ses Poësies.

Quant à Pontus du Tiard ses Erreurs amoureuses furent du commencement fort bien recueillies, mais je ne voy point que la suite des ans luy ait depuis porté telle faveur. Aussi semble que luy mesme avec le temps les condamna, comme celuy qui adonna depuis son esprit aux Mathematiques, & en fin sur la Theologie. En tant que touche Remy Belleau, je le pense avoir esté en matiere de gayetez un autre Anacreon de nostre siecle. Il voulut imiter Sannazar aux œuvres dont il nous a fait part. Car tout ainsi que Sannazar Italien en son Arcadie, fait parler des Pasteurs en prose, dedans laquelle il a glassé toute sa Poësie Toscane: Aussi a fait le semblable nostre Belleau dans sa Bergerie. La Poësie de Philippes des Portes est doux-coulante, mais sur tout je loüe en luy, qui est Abbé de Bon-port, la belle retraicte qu' il a faite, & comme il est surgy à Bon port, par sa traduction de tous les Pseaumes de David en nostre langue Françoise. Marot nous en avoit seulement donné cinquante: Beze tout le demeurant, & des Portes seul a fait tous les deux ensemble. Au regard de tous les autres, encores que diversement ils meritent quelque Eloge en bien ou en mal, si ne veux-je asseoir mon jugement sur eux, pour ne donner suject aux autres de juger de moy. Je me contenteray seulement de dire que jamais chose ne fut plus utile & agreable au peuple que les Quadrains du Seigneur de Pibrac, & les deux Sepmaines du Seigneur du Bartas: Ceux-là nous les faisons apprendre à nos enfans pour leur servir de premiere instruction, & neantmoins dignes d' estre enchassez aux cœurs des plus grands: Et quant à du Bartas, encores que quelques uns ayent voulu controler son style comme trop enflé, si est-ce que son œuvre a esté embrassé d' un tres favorable accueil, non seulement pour le digne suject qu' il prit à la loüange non d' une Maistresse, ains de Dieu, mais aussi pour la doctrine, braves discours, paroles hardies, traits moüelleux & heureuse deduction dont il est accompagné.

Mais sur tout on ne peut assez haut loüer la memoire du grand Ronsard. Car en luy veux-je parachever ce chapitre. Jamais Poëte n' escrivit tant comme luy, j' enten de ceux dont les ouvrages sont parvenus jusques à nous: & toutesfois en quelque espece de Poesie, où il ait appliqué son esprit, en imitant les anciens, il les a ou surmontez, ou pour le moins esgalez. Car quant à tous les Poetes qui ont escrit en leurs vulgaires, il n' a point son pareil. Petrarque s' est rendu admirable en la celebration de sa Laure, pour laquelle il fit plusieurs Sonnets & Chansons: Lisez la Cassandre de Ronsard, vous y trouverez cent Sonnets qui prennent leur vol jusques au Ciel, vous laissant à part les secondes & troisiesmes Amours de Marie & d' Helene. Car en ses premieres, il voulut contenter son esprit, & aux secondes & troisiesmes vacquer seulement au contentement des sieurs de la Cour. Davantage Petrarque n' escrivit qu' en un subject, & cestuy en une infinité. Il a en nostre langue representé uns Homere, Pindare, Theocrite, Virgile, Catulle, Horace, Petrarque, & par mesme moyen diversifié son style en autant de manieres qu' il luy a pleu, ores d' un ton haut, ores moyen, ores bas. Chacun luy donne la gravité, & à du Bellay la douceur. Et quant à moy il me semble que quand Ronsard a voulu doux-couler, comme vous voyez dans ses Elegies, vous n' y trouverez rien de tel en l' autre. Quant aux œuvres de du Bellay, combien que du commencement son olive fut favorisee, si croy-je que ce fut plustost pour la nouveauté que pour la bonté: Car ostez trois ou quatre Sonnets qu' il deroba de l' Italien, le demeurant est fort foible. Il y a en luy plusieurs belles Odes & Chants Lyriques, plusieurs belles traductions, comme les quatre, & sixiesme livres de Virgile, toutesfois il n' y a rien de si beau que ses Regrets qu' il fit dans Rome, ausquels il surmonta soy-mesme. En Ronsard, je ne fais presque nul triage. Tout y est beau, & ne m' émerveille point que Marc Antoine de Muret, & Remy Belleau, tous deux personnages de marque, n' ayent estimé faire tort à leurs reputations, celuy-là en commentant les Amours de Cassandre, & cestuy, celles de Marie. Ses Odes, ses Sonnets, ses Elegies, ses Eglogues, ses Hymnes, brief, tout est admirable en luy: Mais sur toutes choses ses Hymnes (dont il fut le premier introducteur) & entre elles celles des quatre Saisons de l' annee: Entre ses Odes, celle qu' il fit sur la mort de la Royne de Navarre, qu' il appelle Hymne triomphal, & l' autre qu' il adressa à Messire Michel de l' Hospital, depuis Chancelier en France. Il n' est pas qu' en folastrant il ne passe d' un long entreject des Poëtes qui voulurent faire les sages. Lisez son voyage d' Erceveil, où il contrefaict l' yurongne, en une drolerie qu' il fit avec tous ceux de sa volee, rien n' est plus accomply ny plus Poëtique. Lisez un petit livre qu' il intitula, les Folastries, où il se dispensa plus licentieusement qu' ailleurs de parler du mestier de Venus (& pour cette cause l' a depuis retranché de ses œuvres) il seroit impossible de vous en courroucer sinon en riant. Il desroboit hardiement des traicts d' uns & autres Autheurs, mais avecques un larcin si noble & industrieux, qu' il n' eut point craint d' y estre surpris: Le premier plant des quatre Saisons de l' année est dans une vingtaine de vers Maccaronées de Merlin de Cocquaïo. Et sur ce plant il en bastit quatre Hymnes qui sont des plus belles de toutes les siennes.

Apres qu' il se fut reconcilié à l' envie, il eut cette faveur du ciel, que nul ne mettoit la main à la plume, qui ne le celebrast par ses vers: & sur la recommandation de son nom, aux jeux Floraux de Tholose, on luy envoya l' Englantine. Soudain que les jeunes gens s' estoient frottez à sa robbe, ils se faisoient accroire d' estre devenus Poëtes. Qui fit puis apres tres-grand tort à ce sacré nom de Poëte. D' autant qu' il se presentoit tant de petits avortons de Poësie, qu' il fut un temps, que le peuple se voulant mocquer d' un homme, il l' appelloit Poëte. Les Troubles estans survenus vers l' an 1560. par l' introduction de la nouvelle Religion, il escrivit contre ceux qui estoient d' advis de la soustenir par les armes. Il y avoit plusieurs esprits gaillards de cette partie, qui par un commun vœu armerent leurs plumes contre luy. Je luy imputois à malheur, que luy auparavant chery, honoré, courtisé par tant d' escrits, se fust fait nouvelle bute de mocquerie: mais certes il eut interest de faire ce coup d' essay: parce que les vers que l' on escrivit contre luy, esguiserent & sa colere, & son esprit de telle façon que je suis contraint de me desmentir, & dire qu' il n' y a rien de si beau en tous ses œuvres que les responses qu' il leur fit, soit à *repouss leurs injures, soit à haut-loüer l' honneur de Dieu, & de son Eglise. Conclusion * luy qui d' ailleurs en commune conversation estoit plein de modestie, magnifie sur toutes choses son nom par ses vers, & luy promet immortalité en tant de belles & diverses manieres, que la posterité avroit honte de ne luy *enterine* requeste. Ses envieux s' en mocquoient, ne cognoissans que c' est le propre d' un Poete de se loüer, mesmes qu' il a diversifié cette esperance en tant de sortes, qu' il n' y a placard plus riche dans ses œuvres que cestuy-cy. Grand Poete entre les Poetes, mais tres-mauvais juge, & Aristarque de ses livres: Car deux ou trois ans avant son decés estant affoibly d' un long aage, affligé des gouttes, & agité d' un chagrin & maladie continuelle, cette verve poëtique, qui luy avoit auparavant fait bonne compagnie, l' ayant presque abandonné, il fit reimprimer toutes ses Poësies en un grand, & gros volume, dont il reforma l' oeconomie generale, chastra son livre de plusieurs belles & gaillardes inventions qu' il condamna à une perpetuelle prison, changea des vers tous entiers, dans quelques uns y mit d' autres paroles, qui n' estoient de telle pointe, que les premieres: Ayant par ce moyen osté le garbe qui s' y trouvoit en plusieurs endroicts: Ne considerant que combien qu' il fust le pere, & par consequent estimast avoir toute authorité sur ses compositions: si est-ce qu' il devoit penser qu' il n' appartient à une fascheuse vieillesse de juger des coups d' une gaillarde jeunesse. Un autre peut estre reviendra apres luy qui censurera sa censure, & redonnera la vie à tout ce qu' il a voulu supprimer. J' enten qu' il y a quelqu'un (que je ne veux nommer) qui veut regrater sur ses œuvres quand on les reimprimera. S' il est ainsi, ô miserable condition de nostre Poete: d' estre maintenant exposé souz la jurisdiction de celuy qui s' estimoit bien honoré de se frotter à sa robbe quand il vivoit.

7. 5. Des Chants Royaux, Ballades, & Rondeaux.

Des Chants Royaux, Ballades, & Rondeaux.

CHAPITRE V.

Tel fut le cours de nostre Poësie Françoise, tel celuy de la Provençale. Et tout ainsi que cette-cy prit fin quand les Papes se vindrent habituer en Avignon, qui fut sous le regne de Philippes le Bel: Temps auquel, & un Dante, & un Petrarque se firent riches des plumes de nos Provençaux, & commencerent de planter leur Poësie Toscane en la Provence, où Petrarque se choisit pour Maistresse la Laura Gentil-femme Provençale: Aussi le semblable advint-il vers le mesme temps à nostre Poësie Françoise, pour le nombre effrené d' un tas de gaste-papiers qui s' estoient meslez de ce mestier. Au moyen dequoy au lieu de la Poësie qui souloit representer les exploits d' armes des braves Princes & grands Seigneurs, commença de s' insinuer entre nous une nouvelle forme de les escrire en prose sous le nom & tiltre de Romans, les uns en l' honneur de l' Empereur Charlemagne, & de ses guerriers, les autres du Roy Artus de Bretagne, & des siens qu' ils appellerent Chevaliers de la table ronde. Livres dont une plume mesnagere pourroit bien faire son profit si elle vouloit, pour l' advancement & exaltation de nostre langue. Vray que comme toutes choses se changent selon la diversité des temps, aussi apres que nostre Poësie Françoise fut demeuree quelques longues annees en friche, on commença d' enter (entrer) sur son vieux tige, certains nouveaux fruits auparavant incogneus à tous nos anciens Poëtes: Ce furent Chants Royaux, Ballades, & Rondeaux. Je mets en premier lieu le Chant Royal comme la plus digne piece de cette nouvelle Poësie, & se faisoit, ou en l' honneur de Dieu, ou de la Vierge sa mere, ou sur quelque autre grand argument, & non seulement la plus digne, mais aussi la plus penible. Et parce que depuis le regne de Henry deuxiesme nous avons perdu l' usage de ces trois pieces, je vous en representeray icy le formulaire. Au Chant Royal le fatiste (ainsi nommerent-ils le Poëte d' un mot François symbolizant avecques le Grec) estoit obligé de faire cinq onzaines en vers de dix syllabes, que nous appellons heroïques, & sur le modele de ce premier, falloit que tous les autres tombassent en la mesme ordonnance qu' estoit la rime du premier, & fussent pareillement accolez mot pour mot du dernier vers, qu' ils appelloient le Refrain. Et en fin fermoient leur Chant Royal par cinq vers, qu' ils nommoient Renvoy, gardans la mesme reigle qu' aux autres, par lesquels, les addressant à un Prince, ils recapituloient en bref ce qu' ils avoient amplement discouru dedans le corps de leur Poëme.

Par exemple, Clement Marot en fit quatre, dont le premier estoit sur la Conception.

Lors que le Roy par haut desir & cure

Delibera d' aller vaincre ennemis,

Et retirer de leur prison obscure

Ceux de son ost à grands tourmens soubmis,

Il envoya ses fourriers en Judee

Prendre logis sur place bien fondee:

Puis commanda rendre en forme facile,

Un pavillon pour exquis domicile:

Dedans lequel dresser il proposa

Son lict de camp, nommé en plein Concile,

La digne couche où le Roy reposa.

Au pavillon sur la riche peinture,

Monstrant par qui nos pechez sont remis:

C' estoit la nuë ayant en sa closture

Le jardin clos, à tous humains promis.

La grand cité des hauts Cieux regardee, 

Le Lys Royal, l' olive collaudee,

Avec la tour de David immobile.

Parquoy l' ouvrier sur tous le plus habile,

En lieu si noble assit & apposa

(Mettant à fin le lict de la Sibylle)

La digne couche où le Roy reposa.

Les trois autres qui suyvent sont tous de cette mesme parure: & finalement pour conclusion le renvoy s' adresse au Prince. 

Prince je prens en mon sens puerile,

Le pavillon pour Saincte Anne sterile:

Le Roy pour Dieu, qui aux Cieux repos a: 

Et Marie est (vray comme l' Evangile) 

La digne couche où le Roy reposa. 

Servitude certes, que je ne die gesne d' esprit admirable, & neantmoins ils en sortoient à leur honneur. Quant à la Ballade, c' estoit un chant Royal racoursi au petit pied, auquel toutes les reigles de l' autre s' observoient & en la suitte continuelle de la rime, & en la closture du vers, & au Renvoy, mais ils se passoient par trois ou quatre dizains ou huitains, & encores en vers de sept, huit, ou dix syllabes à la discretion du fatiste, & en tel argument qu' il vouloit choisir. Au regard du Rondeau, il avoit son logis à part de la façon qu' est celuy de Marot au Seigneur Theocrenus lisant à ses disciples.

Plus profitable est de t' escouter lire, 

Que d' Apollo ouyr toucher la lire, 

Où ne se prend plaisir que pour l' oreille:

Mais en ta langue ornee & nompareille, 

Chacun y peut plaisir & fruict eslire.

Ainsi d' autant qu' un Dieu doit faire & dire 

Mieux qu' un mortel, chose où n' ait que redire: 

D' autant il faut estimer ta merveille. 

Plus profitable. 

Bref si dormir plus que veiller peut nuire,

Tu dois en loz par sus Mercure bruire: 

Car il endort l' œil de celuy qui veille: 

Et ton parler les endormis esveille, 

Pour quelque jour à repos les conduire, 

Plus profitable.

Si ces trois especes de Poësie estoient encores en usage, je ne les vous eusse icy representees, comme sur un tableau: vous les recevrez de moy comme d' une antiquaille. Toute mon intention estoit & est de vous monstrer dont provenoit, que combien que les Chants Royaux & Ballades ne parlassent en aucune façon des Princes, toutes-fois leurs conclusions aboutissent seulement en eux.

Et parce que de cecy depend la cognoissance d' une ancienneté qui est incognuë, la verité est qu' en telles matieres d' esprit, les nostres ont tousjours esté sur toutes autres nations desireux de l' honneur. C' est pourquoy dés le temps mesme de Juvenal, dedans Lyon, ceux qui faisoient profession de declamer, sembloient subir une ignominie quand ils estoient vaincus. 

Aut Lugdunensem Rhetor dicturus ad aram. 

Il n' est pas qu' en ma jeunesse és disputes qui se faisoient entre nous dedans nos Classes, celuy qui avoit mal respondu, estoit par nous appellé Reus, comme si on luy eust faict son procez. Il en prit autrement à nos vieux Poëtes. Car comme ainsi fust qu' ils eussent certains jeux de prix en leurs Poësies, ils ne condamnoient point celuy qui faisoit le plus mal, mais bien honoroient du nom, tantost de Roy, tantost de Prince, celuy qui avoit le mieux fait, comme nous voyons entre les Archers, Arbalestiers, & Harquebusiers estre fait le semblable. Ainsi l' autheur du Roman d' Oger le Danois s' appelle Roy. 

Icy endroict est cil livre finez, 

Qui des enfance Oger est appellez: 

Or vueille Diex qu' il soit parachevez,

En tel maniere kestre n' en puist blasmez, 

Li Roy Adams par Ki il est rimez.

Et en celuy de Cleomades.

Ce livre de Cleomades 

Rimé-ie le Roy Adenes,

Menestré au bon Duc Henry.

Mot de Roy qui seroit tres-mal approprié à un Menestrier, si d' ailleurs on ne le rapportoit à un jeu de prix: & de faict il semble que de nostre temps, il y en eust encores quelques remarques, en ce que le mot de Iouingleur (Jovingleur) s' estant par succession de temps tourné en batelage, nous avons veu en nostre jeunesse les Jovingleurs se trouver à certain jour tous les ans en la ville de Chauny en Picardie, pour faire monstre de leur mestier devant le monde, à qui mieux mieux: Et ce que j' en dis icy n' est pas pour vilipender ces anciens Rimeurs, ains pour monstrer qu' il n' y a chose si belle qui ne s' aneantisse avec le temps.

Toutes-fois cette ancienneté se pourra encores mieux averer par le moyen des Chants Royaux, Ballades, & Renvois d' iceux dont je parlois maintenant. Tous ces Chants, comme j' ay dit, estoient dediez à l' honneur, & celebration des Festes les plus celebres, comme de la Nativité de nostre Seigneur, de sa Passion, de la Conception nostre Dame, & ainsi des autres: la fin estoit un couplet de cinq, ou six vers que l' on adressoit à un Prince, duquel on n' avoit faict aucune mention par tout le discours du Chant. Chose qui peut apprester à penser à celuy qui ne sçavra cette ancienneté. La verité doncques est (que j' ay apprise du vieux art Poëtique François par moy cy-dessus allegué) que l' on celebroit en plusieurs endroits de la France des jeux Floraux, où celuy qui avoit rapporté l' honneur de mieux escrire, estant appellé tantost Roy, tantost Prince, quand il falloit renouveller les jeux, donnoit ordinairement de ces Chants à faire, qui furent pour cette cause appellez Royaux, d' autant que de toute leur Poësie, cestuy estoit le plus riche sujet qui estoit donné par le Roy, lequel donnoit aussi des Ballades à faire, qui estoient comme demy Chants Royaux. Ces jeunes Fatistes ayans composé ce qui leur estoit enjoinct, reblandissoient à la fin de leurs Chants Royaux & Ballades leur Prince, a fin qu' en l' honorant ils fussent aussi par luy gratifiez, & lors il distribuoit Chapeaux & Couronnes de fleurs, à uns & autres, selon le plus ou le moins qu' ils avoient bien faict. Chose qui s' observe encores dans Tholose, où l' on baille l' Englantine à celuy qui a gaigné le dessus, au second la Soulcie, & quelques autres fleurs par ordre, le tout toutes-fois d' argent: Et porte encores cet honneste exercice le nom de jeux Floraux, tout ainsi qu' anciennement.

Ces Chants Royaux, Ballades, Rondeaux & Pastorales, commencerent d' avoir cours vers le regne de Charles cinquiesme, sous lequel tout ainsi que le Royaume se trouva riche & florissant, aussi les bonnes lettres commencerent de reprendre leur force, lesquelles il eut en telle recommandation, qu' il fit mettre en François la plus grande partie des œuvres d' Aristote par Maistre Nicole Oresme, qu' il fit Evesque de Lizieux. Celuy que je voy avoir grandement advancé cette nouvelle Poësie, fut Jean Froissard qui nous fit aussi present de cette longue Histoire que nous avons de luy, depuis Philippes de Valois jusques en l' an 1400. Et m' estonne comme il n' ait esté recommandé par l' ancienneté en cette qualité de Poëte: Car autres-fois ay-je veu en la Bibliotheque du grand Roy François à Fontainebleau un grand Tome de ses Poësies, dont l' intitulation estoit telle: Vous devez sçavoir que dedans ce livre sont contenus plusiour dictié ou traitié amoureux & de moralité, lesquels sire Jean Froissard Prestre & Chanoine de Canay, & de la nation de la Comté de Hainaut & de la ville de Valentianes, a fait dicter & ordonner à l' aide de Dieu & d' Amours, à la contemplation de plusieurs Nobles & vaillans, & les commença de faire sur l' an de grace 1362. & les cloist en l' an de grace 1394. Le Paradis d' Amour, le Temple d' Honneur, un traité où il loüe le mois de May, la fleur de la Marguerite, plusieurs Laiz amoureux, Pastoralles, la Prison amoureuse, Chansons Royalles en l' honneur de nostre Dame, le Dicté de l' Espinette amoureuse, Balade, Virelaiz, & Rondeaux, le Plaidoyé de la Roze, & de la Violette. Je vous ay voulu par exprés cotter mot apres mot cette Intitulation: D' autant que depuis ce temps-là, toute nostre Poësie consistoit presque en toutes ces mignardises. Apres luy fut sous Charles VII. Maistre Alain Chartier Secretaire du Roy, qui escrivit en Vers & en Prose, auquel j' ay donné son chapitre particulier au 5. de ces presentes Recherches. Tout cet entrejet de temps jusques vers l' advenement du Roy François I. de ce nom, nous enfanta plusieurs Rimeurs, les uns plus, les autres moins recommandez par leurs œuvres: Arnoul, & Simon Grebans freres nez de la ville du Mans, Georges Chastelain, François de Villon, Coquillard Official de Reims, Meschinot, Moulinet, mais sur tous me plaist celuy qui composa la Farce de Maistre Pierre Patelin, duquel encore que je ne sçache le nom, si puis-je dire que cette Farce tant en son tout, que parcelles, fait contrecarre aux Comedies des Grecs & Romains. Le premier qui à bonnes enseignes donna vogue à nostre Poësie, fut Maistre Jean le Maire de Belges, auquel nous sommes infiniment redeuables, non seulement pour son Livre de l' Illustration des Gaules, mais aussi pour avoir grandement enrichy nostre langue d' une infinité de beaux traicts tant en Prose que Poësie, dont les mieux escrivans de nostre temps se sont sçeu quelques-fois fort bien aider. Car il est certain que les plus riches traits de cette belle Hymne que nostre Ronsard fit sur la mort de la Roine de Navarre, sont tirez de luy au jugement que Paris donna aux trois Deesses. Cet Autheur florit sous le regne de Louys XII. & veit celuy de François premier. Nostre gentil Clement Marot en la seconde impression de ses œuvres recognoissoit que ce fut luy qui luy enseigna de ne faillir en la coupe feminine au milieu d' un vers. Le mesme Marot en un Epigramme qu' il fit à Hugue Salel son Concitoyen, à l' imitation de Martial, fait estat de quelques Poëtes tant anciens, que de son temps.

De Jean de Mehun s' enfle le cours de Loire, 

En Maistre Alain Normandie prend gloire,

Et plaint encor' mon arbre paternel,

Octavian rend Cougnac eternel, 

De Moulinet, de Jean le Maire, & Georges,

Ceux de Hainaut chantent à pleines gorges,

Les deux Grebans ont le Mans honoré, 

Nante la Brete en Meschinoit se baigne,

De Coquillart s' esjouït la Champagne,

Quercy, de toy Salet, se vantera,

Et comme croy de moy ne se taira.

Je voy que les deux Grebans freres dont Marot fait mention furent grandement celebrez, par les nostres. Car Jean le Maire en sa preface du Temple de Venus les meit au nombre de ceux qui avoient mieux escrit en nostre langue. Le semblable fait Geoffroy Toré en son Champ flory, & neantmoins recognoissoit n' avoir rien veu de leur façon fors une oraison d' Arnoul qui estoit dedans un tableau en l' Eglise des Bernardins à Paris, addresee à la Vierge Marie, dont le commencement estoit. En protestant. Et que les premieres lettres du dernier couplet contenoient son nom & surnom. Arnaldus Grebans me. L' autheur du vieux art Poëtic François recite tout au long une complainte par luy faicte, dont je copiay seulement ces trois couplets en la ville de Blois, où j' eus communication du livre.

A vous Dame je me complains,

Je vois pleurant par vaux & plains,

Je ne cognois que pleurs & plains

Puis que ie vis.

Vostre gent & gratieux vis,

J' aime mieux estre mort que vis, 

Neantmoins plus volontiers qu' enuis

Je me soubmets

Au Dieu d' Amour, qui desormais

Me fait servir d' estranges mets

De danger & de refus, mais

C' est pour aimer.

Et ainsi vont plusieurs autres couplets que je regrette grandement n' avoir copiez, n' estimant pas lors que ce fust une piece dont je me deusse un jour aider. Joinct que l' Autheur dit que cest Arnoul fut le premier inventeur en cette France de cette maniere de rime, qui n' estoit pas pauvre.

Le Roy Louys douziesme estant decedé, luy succeda le grand Roy François I. de ce nom, qui fut restaurateur des bonnes lettres, & son exemple excita une infinité de bons esprits à bien faire, mesmes au subject de la Poësie Françoise, entre lesquels Clement Marot, & Melin de sainct Gelais eurent le prix: aussi sembloient-ils avoir apporté du ventre de leurs meres la Poësie: Car Jean Marot pere de Clement fut Poëte assez elegant, duquel j' ay veu plusieurs petites œuvres Poëtiques qui n' estoient de mauvaise grace: Et Octavian pere de Melin mit en vers François toutes les Epistres d' Ovide: C' est pourquoy Clement Marot disoit que la Normandie plaignoit son arbre paternel, & qu'  Octavian rendoit Cougnac eternel. Or se rendirent Clement & Melin recommandables par diverses voyes, celuy-là pour beaucoup & fluidement, cestuy pour peu & gratieusement escrire. Ce dernier produisoit de petites fleurs, & non fruits d' aucune duree, c' estoient des mignardises qui couroient de fois à autres par les mains des Courtisans

& Dames de Cour, qui luy estoit une grande prudence. Parce qu' apres sa mort, on fit imprimer un recueil de ses œuvres, qui mourut presque aussi tost qu' il vit le jour: Mais quant à Clement Marot ses œuvres  furent recueillies favorablement de chacun. Il avoit une veine grandement fluide, un vers non affecté, un sens fort bon, & encores qu' il ne fust accompagné de bonnes Lettres, ainsi que ceux qui vindrent apres luy, si n' en estoit-il si desgarny qu' il ne les mist souvent en œuvre fort à propos. Bref, jamais livre ne fut tant vendu que le sien, je n' en excepteray un tout seul de ceux qui ont eu la vogue depuis luy. Il fit plusieurs œuvres tant de son invention que traduction, avec un tres-heureux Genius: Mais entre ses inventions je trouve le livre de ses Epigrammes tres-plaisant: Et entre ses traductions il se rendit admirable en celle des 50. Pseaumes de David, aidé de Vatable Professeur du Roy és lettres Hebraïques, & y besongna de telle main, que quiconque a voulu parachever le Psautier, n' a peu attaindre à son parangon: C' a esté une Venus d' Apelles. Ce bel esprit eut pour ennemy de sa vertu un Sagon, qui se mesla d' escrire contre luy, mais il y perdit sa peine. Ce mesme regne enfanta aussi d' autres nobles esprits, entre lesquels je fais grand grand compte d' Heroët en sa Parfaite amie: Petit œuvre, mais qui en sa petitesse surmonte les gros ouvrages de plusieurs. Aussi fiorit de ce temps-là Hugue Salet qui acquit grand nom par sa traduction d' unze livres de l' Iliade d' Homere. Quelques uns honoroient Guillaume Cretin duquel je parleray plus amplement au dernier Chapitre. Je mettray entre les Poëtes du mesme temps, François Rabelais: car combien qu' il ait escrit en prose les faits Heroïques de Gargantua & Pantagruel, si estoit-il mis au rang des Poëtes, comme j' apprens de la response que Marot fit à Sagon sous le nom de Fripelipes son valet:

Je ne voy point qu' un sainct Gelais, 

Un Heroet, un Rabelais:

Un Brodeau, un Seve, un Chapuy, 

Voisent escrivans contre luy.

Cestuy és gayetez qu' il mit en lumiere, se mocquant de toutes choses, se rendit le nompareil. De ma part je recognoistray franchement avoir l' esprit si folastre, que je ne me lassay jamais de le lire, & ne le leu oncques que je n' y trouvasse matiere de rire, & d' en faire mon profit tout ensemble.

Je vous laisse à part Estienne Dolet, qui traduit en François les Epistres de Ciceron, Jean Martin, les Azolains de Bembo, & l' Arcadie de Sannazar, & Jean le Maçon, le Decameron de Boccace: Parce qu' ils n' eurent autre sujet que de traduire, & neantmoins nostre langue ne leur est pas peu redeuable: mais sur tous à Nicolas de Herberay, sieur des Essars aux huit livres d' Amadis de Gaule, & specialement au huictiesme: Roman dans lequel vous pouvez cueillir toutes les belles fleurs de nostre langue Françoise. Jamais livre ne fut embrassé avec tant de faveur que cestuy, l' espace de vingt ans ou environ: Et neantmoins la memoire en semble estre aujourd'huy esvanoüie. Du Bellay l' honora d' une longue Ode dans son cercueil: Qui est la plus belle de toutes les siennes. Mais pour clorre la Poësie qui fut lors, je vous diray qu' encores fut elle honoree par le Roy François I. lequel composa quelques chansons non mal faites, qui furent mises en Musique: Mesme fit l' Epitaphe de la Laure, tant honoré par les Italiens, qu' il n' y a eu depuis presque aucun Petrarque imprimé, où ce petit eschantillon ne soit mis au frontispice du livre. Et sur tout faut que nous solemnizions la memoire de cette grande Princesse Marguerite sa sœur, Roine de Navarre, laquelle nous fit paroistre par sa Marguerite des Marguerites (ainsi est intitulee sa Poësie) combien peut l' esprit d' une femme, quand il s' exerce à bien faire: C' est elle qui fit encore des Comptes à l' imitation de Boccace.