jueves, 27 de julio de 2023

7. 10. Que nostre langue Françoise n' est moins capable que la Latine de beaux traits Poëtiques.

Que nostre langue Françoise n' est moins capable que la Latine de beaux traits Poëtiques.

CHAPITRE X.

J' ay longuement marchandé avecques moy avant que passer le Rubicon, maintenant le veux-je franchir, & sans m' aheurter au vulgaire Italien, soustenir en plus forts termes, que nostre langue n' est moins capable que la latine des traits Poëtiques hardis. Car quant à moy je ne voy rien en quoy le Romain nous face passer la paille devant les yeux. Nous celebrons avec admiration un Virgile, quand il a representé une gresle qui bond à bond sur les maisons craquette. 

Tam multa in terris crepitans salit horrida grando. 

Et les vents qui tout à coup, en flotte vont sortans.

Qua data porta ruunt. 

Ce brave Poëte fait joüer tel personnage qu' il veut à Aeole Roy des vents, en faveur de la grande Junon, & en apres nous sert de ces trois vers, que j' ay voulu, non representer, ains imiter en nostre vulgaire, au moins mal qu' il m' a esté possible.

Haec ubi dicta: cavum conversa cuspide montem 

Impulit in latus, ac venti velut agmine facto, 

Qua data porta ruunt, & terras turbine perstant.

Ce dit: d' un fer les flancs du mont creux il transperce, 

Et en piroüettant, le monde il bouleverse, 

Les vents horriblement dans l' air mutin bruyants, 

Tout à coup vont la terre à l' envy baloyants.

Ou bien qu' il introduit un Sinon Gregeois, lequel amené devant les Troyens, pour leur rendre raison de sa venuë dedans Troye, se donne un certain temps (avant que de parler) pour recognoistre l' assistance, en ces deux mots.

Agmina circumspexit.

Et ailleurs un Procumbit humi bos, pour nous faire voir à l' œil dans ce demy vers la pesanteur d' un Boeuf qui tombe mort sur la place. Et en un autre endroit un cheval gaillard qui gratte de son pied la terre.

Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum.

Repassons sur nostre langue, & voyons un Coursier aller le pas, puis se donner carriere. Clement Marot en l' Epitaphe du Cheval qu' il appelle Edart, où par une licence Poëtique il le fait parler.

J' allay curieux 

Aux chocs furieux,

Sans craindre astrapade:

Mal rabotez, lieux, 

Passay à clos yeux 

Sans faire chopade. 

La vite virade, 

Pompante pennade, 

Le saut soulevant, 

La roide ruade, 

Prompte petarrade,

J' ay mis en avant.

Escumeur bavant,

Au manger sçavant, 

Au penser tres-doux, 

Relevé devant,

Jusqu' au bout servant

J' ay esté sur tous.

Je laisse tous les autres couplets de cet Epitaphe plein d' artifice, par lequel vous voyez un cheval bondir sur du papier, & estre mené à courbette, tantost au galop, tantost au trot, tout ainsi que s' il estoit en plein manegge, picqué par un Escuyer: Jacques Pelletier par divers Chapitres a depeint les quatre saisons de l' annee, & en celuy de l' Hyver figuré quatre batteurs dedans une grange.

Consequemment vont le bled battre

Avecques mesure & compas, 

Coup apres coup, & quatre à quatre,

Sans se devancer d' un seul pas. 

Sçavriez vous mieux voir des pitaux de village battans le bled dans une grange, que vous les voyez par ces vers? Et en la description du Printemps sur le chant de l' Alloüette, sans innover aucun mot fantasque, comme fit depuis du Bartas, sur pareil sujet. 

Elle guindee du Zephire,

Sublime en l' air vire & revire,

Et y declique un joly cry,

Qui rit, guerit, & tire l' ire

Des esprits, mieux que je n' escry.

Moy mesme me suis voulu quelques-fois joüer sur le chant du Rossignol, en faveur d' une Damoiselle qui portoit le surnom de du Bois. 

Dessus un tapis de fleurs, 

Mon cœur arrousé de pleurs, 

Se blotissoit à l' umbrage, 

Quand j' entens dedans ce bois 

D' un petit oiseau la voix, 

Qui desgoisoit son ramage.

Il me caresse tantost 

D' un Tu tu, puis außi tost 

Un Tot tot, il me besgaye:

Ainsi d' amour mal mené

Le Rossignol obstiné

Dedans son torment s' esgaye. 

Ha! dis-je lors à part moy,

Voila vrayement l' emoy

De l' amour qui me domine, 

Parquoy je veux comme luy

Gringuenoter mon ennuy,

Pour consoler ma ruine.

Je te requiers un seul don,

Tu' tu' tu' moy Cupidon,

Tost, tost, tost, que je m' en aille,

Il vaut mieux viste mourir, 

Que dans un bois me nourrir

Qui jour & nuict me travaille. 

Voulez vous voir la posture d' un Archer lors que de toute sa force il veut brandir un dard? Voulez vous encore voir l' eslancement d' une fuzee de la foudre? vous trouverez l' un & l' autre admirablement representé en la divine Ode de Ronsard, à Messire Michel de l' Hospital, où il descrit la guerre des Geans contre les Dieux.

Adonc le Pere puissant

Qui d' os & de nerfs s' efforce, 

Ne meit en oubly la force

De son foudre punissant:

Micourbant son sein en bas,

Et dressant bien haut le bras,

Contr'eux guigna la tempeste,

Laquelle en les foudroyant,

Siffloit aigu tournoyant

Comme un fuzeau sur leur teste.

Je ne veux pas coucher du pair avecques luy, car le faisant je serois un autre Geant qui me voudrois attaquer aux Cieux, mais comme je nourry dedans ma plume une liberté honneste, aussi me suis-je essayé sur le mesme sujet de vouloir representer l' esclat du tonnerre par ces quatre vers. 

Jupin pour parer à l' outrage,

Et à la detestable rage

De ces furieux lougaroux,

S' esclattant d' un cry craqua tous. 

Je vous touche par exprés toutes ces particularitez, pour vous monstrer que nostre Poësie Françoise n' est moins accomplie de gentillesses que la Latine.

7. 9. Si la Poësie Italienne a quelque advantage sur la Françoise.

Si la Poësie Italienne a quelque advantage sur la Françoise. 

CHAPITRE IX.

Jean le Maire de Belges en la dedicace de ses deux temples de Venus & de Pallas, nous raconte par forme d' avant-jeu, qu' il s' estoit trouvé en un lieu où deux beaux esprits disputoient laquelle des deux langues devoit emporter le dessus, ou a Françoise ou la Toscane. Chacun d' eux apportant diverses raisons de merite pour le soustenement de leurs dires. Mesmes celuy qui estoit pour le party François soustenoit que nostre langue n' estoit pas moins suffisante que l' autre, pour exprimer en bons termes ce que l' on sçavroit dicter ou excogiter, fust en amours, ou autrement, & alleguoit pour ses garends uns Jean de Mehun, Froissart, Meschinot, les deux Grebans freres, Moulinet, & Chastelain. L' autre au contraire qu' il n' y avoit aucune rencontre de l' une à l' autre, & que la Toscane passoit d' un grand avant-pas la Françoise, comme celle qui mieux à point sçavoit representer ses passions amoureuses & autres conceptions tant en vers, que prose, en quelque subject que ce fust: Et à cette fin produisoit uns Dante, Petrarque & Boccace, qui n' estoient de petits parreins. Grand procés certes contre lequel on ne peut alleguer, ny prescription, ny peremption d' instance. Parce que c' est un renouvellement de querelle qui se fait de jour à autre, entre les François & Italiens quand les occasions se presentent. Au demeurant ny l' Italie, ny la France n' avoient lors produit une infinité de beaux esprits, qui ont diversement embelly leurs vulgaires par leurs escrits. Partant il ne nous sera mal-seant sur ce different des parties, de faire une nouvelle production, & sur le peu que je produiray d' une part & d' autre donner à penser au Lecteur quel jugement il en doit faire. Car pour vous bien dire, je ne voy point que l' Italien ait aujourd'huy grand argument de se glorifier dessus nous par la comparaison des pieces que je vous representeray icy. L' un de leurs plus grands Poëtes est Arioste en son Roland le furieux, qui a divisé son livre par chapitres, qu' il appelle Chants, & chaque chapitre en divers huitains: entre lesquels chapitres, le plus digne est le troisiesme, où le Poëte se dispose de discourir l' advenement & avancement de la race d' Este, c' est à dire des Ducs de Ferrare, en l' honneur desquels il avoit dressé son Poëme. Voyons doncques de quel pied il nous saluë.

Chi mi dara la voce e le parole 

Convenienti à si nobli suggeto! 

Chi l' ale al verso presterà, che vole

Tanto charrivi à l' alti mio concetto? 

Molto maggior di quel furor, che suole 

Ben hor convien, chi mi riscaldi il petto, 

Che questa parte al mio Signor si debbe, 

Che canta gli avi onde origine hebbe.

C' est à dire. Qui me donnera la voix, & les paroles pour un subject si noble? Qui me prestera des aisles pour me faire voler, de sorte que je puisse arriver au point de ma haute conception? Il me faut icy beaucoup plus de fureur que mon ordinaire, pour me reschaufer la poitrine. Car je dedie à Monseigneur ce present Chant, dedans lequel je veux discourir dont ses ancestres prindrent leur source. Ces huict vers furent heureusement representez par ce Sixain de du Bellay sur l' entree de la Complainte du desesperé.

Qui prestera la parole

A la douleur qui m' assole, 

Qui donnera les accens

A la plainte qui me guide, 

Et qui laschera la bride, 

A la fureur que je sens? 

Sixain qui semble contre-balancer le Huitain de l' Arioste. Mais qui lira le premier couplet de nostre Ronsard en son Hymne triomfal qu' il avoit fait cinq ou six ans auparavant sur la mort de la Royne de Navarre ayeule de nostre Roy Henry le Grand, il dira n' y avoir rien de tel, ny en l' Arioste ny en du Bellay. 

Qui renforcera ma voix, 

Et qui fera que je vole 

Jusqu' au ciel à cette fois

Sous l' aisle de ma parole?

Or mieux que devant il faut

Avoir l' estomach plus chaut, 

De l' ardeur qui ja m' enflame 

D' une plus ardente flame: 

Ores il faut que le frein 

De Pegase qui me guide, 

Estant maistre de la bride 

Fende l' air d' un plus grand train. 

Si une amitié que je porte à ma patrie, ou à la memoire de Ronsard ne me trompe, vous le voyez icy voler par dessus les nuës, & Arioste se contenter de rouler sans plus sur la terre. Le semblable dirois-je volontiers d' un Sonnet qu' il emprunta des Amours de Bembe.

Si come suol, poi chel verno aspro e rio 

Parte, e da loco a le stagion migliori,

Uscir col giorno la Cervetta suori

Del suo dolce boschetto, almo natio.

Et hor' super un colle, hor longo d' un rio, 

Lontana de le case é da pastori, 

Gir secura pascendo herbette & fiori, 

Ovunque più la porta il suo desio.

Ne teme de saetta, ô d' altro inganuo, 

Se non quando é colta in mezo il fianco, 

Da buon arcier, chedi nascosto scocchi.

Cosi seuz a temer futuro affanno, 

Moss' io, Donna, quel di, che bei vostr' ochi

M' empiagar lasso, tuto 'l lata mancho, 

C' est à dire: Comme le meschant Hyver nous ayant quitté pour faire place à une meilleure saison, la Biche sort avecques le jour du doux bosquet son naïf repaire, & ores sur une colline, ores l' oree d' un rivage, loin de maisons, & de pastres se va paissant en toute seureté, d' herbelettes & de fleurs, la part où son desir la meine, ne craignant ny fleches, ny tromperies, sinon lors qu' elle se trouve feruë au travers du flanc, par un fin archer qui estoit aux embusches. Ainsi m' en allois-je ne me defiant d' aucun mal futur, le jour que vos beaux yeux, helas, me transpercerent le costé gauche. Il veut dire le cœur. Voyons je vous prie de quelle sorte Ronsard voulut mesnager ce Sonnet au 59. de ses premieres Amours.

Comme un Cheurveil, quand le Printemps destruit 

Du froid Hyver la poignante gelee, 

Pour mieux brouter la fueille emmiellee, 

Hors de son bois avec l' Aube s' enfuit.

Et seul, & seur, loing des chiens, loin de bruit, 

Or' sur un mont, or dans une valee, 

Or' pres d' une onde à l' escart recelee, 

Libre, folastre, où son pied le conduit:

De rets, ne d' arc, sa liberté n' a crainte,

Sinon alors que sa vie est atteinte 

D' un traict meurtrier empourpré de son sang,

Ainsi j' allois sans soupçon de dommage, 

Le jour qu' un œil sur l' Avril de mon aage

Tira d' un coup mille traicts dans mon flanc.

Bembe fut l' un des premiers personnages de son temps en quelque sujet où il s' adonna, tant en Latin que Toscan, toutes-fois je veux croire que s' il revenoit au monde, il voudroit bailler, & son Sonnet, & deux autres de ressoute en contr'eschange de cestuy. Baïf au second livre de sa Francine voulut suivre la piste de Ronsard, mais non avec pareille grace.

Comme quand le Printemps de sa robbe plus belle

La terre parera, lors que l' Hyver depart,

La biche toute gaye à la Lune s' en part

Hors de son bois aimé qui son repos recelle: 

De là va viander la verdure nouvelle,

Seure loin des bergers, dans les champs à l' escart,

Ou dessus la montagne, ou dans le val la part

Que son libre desir la conduit & l' appelle. 

Ny n' a crainte du traict, ny d' autre tromperie,

Quand à coup elle sent dans le flanc le boulet, 

Qu' un bon harquebusier caché d' aguet luy tire. 

Tel comme un qui sans peur de rien ne se deffie,

Dame j' allois le soir, que vos yeux d' un beau traict,

Firent en tout mon cœur une playe bien pire.

Sonnet que je ne veux pas dire n' estre beau, mais si j' en suis creu, il ne sert que de fueille à l' autre. Tout de la mesme façon que Baïf, aussi voyant ces deux Sonnets, j' ay voulu ces jours passez en faire un troisiesme, qui est tel.

Comme le Cerf, lors que l' Hyver nous laisse

Pour faire place à la verde saison, 

Avec le jour sort gay de son buißon,

A fin que d' herbe, & de fleurs il se paisse.

Et or' les monts, or' les eaux il caresse,

Loin des bergers, loin de toute maison,

N' ayant pauvret que les champs pour prison,

Et çà, & là, où son franc pied l' adresse.

De l' arc il n' a, ny de surprise peur, 

Quand à couvert l' arbalestrier trompeur,

Le vient servir d' une meurdriere flesche: 

Ainsi allois-je, helas! quand je te veis, 

Et qu' en mon cœur impiteuse, tu feis, 

De tes beaux yeux une sanglante bresche.

Je me donneray bien garde de dire que cestuy soit de meilleur alloy que celuy de Baïf, car le disant je serois un sot: Bien diray-je que si le sien & le mien n' excedent, pour le moins ne cedent-ils en rien à celuy de Bembe. Des Portes s' est voulu joüer sur ce Sonnet qu' un Poëte Italien fit pour un bracelet de cheveux qui luy avoit esté donné par sa maistresse.

O chiomé, parte de la treccia dôro 

Di qui sè Amor il laccio, ove fui colto 

Qual semplice angeletto, è da qual sciolto 

Non spero esset mai pui, se pria non moro.

Io vi bacio, io vi stringo, io vi amo, e adoro, 

Perche adombrasti gia quel sagro volto, 

Che a quanti in terra sono il pregio ha tolto, 

Ne lascia seuz a invidia il divin choro.

A voi diro gli affauni, & y pensier miei, 

Poi che longi e ma Donna, è parlar sero 

Mi nega aspra fortuna, è gli empi Dei. 

Laßo guarda se amor mi fa ben ciero, 

Quando cercar de scioglierme io do vrei, 

La rete porto, & le catene mero.

Le sens de ce Sonnet est. O cheveux faisans part de la tresse d' or, dont amour fait ses laz, par lesquels je fus pris comme un petit oiseau, sans espoir de m' en deschevestrer que par ma mort, je vous baise, vous estreins, vous aime & adore, pour avoir quelques-fois servy d' umbre à cette sacree face, qui surpasse toutes les autres en beauté, non sans quelque jalousie des Anges. Je vous raconteray mes fascheries & pensees, puis que mon mal-heur, & les Dieux cruels ne me permettent joüyr de la presence de ma Dame pour la gouverner. Helas! je vous prie de considerer si l' amour m' a bien aveuglé, veu que lors que je deurois chercher les moyens pour me deliurer, je porte sur moy mes rets & mes chaisnes.

Cette invention est beaucoup plus riche & pleine de belles pointes que celle de Bembe, laquelle des Portes a voulu imiter en cette façon. Cheveux, present fatal de ma douce contraire, 

Mon cœur plus que mon bras est par vous enchaisné, 

Pour vous je suis captif en triomphe mené, 

Sans que d' un si beau rets je cherche à me deffaire.

Je sçay qu' on doit fuir le don d' un adversaire, 

Toutes-fois je vous ayme, & me tiens fortuné, 

Qu' avec tant de cordons je sois environné: 

Car toute liberté commence à me desplaire.

O cheveux mes vainqueurs vantez vous hardiment 

D' enlacer dans vos nœuds le plus fidele amant, 

Et le cœur plus devot qui fut onc en servage,

Mais voyez si d' Amour je suis bien transporté,

Qu' au lieu de m' essayer à viure en liberté, 

Je porte en tous endroits mes ceps & mon cordage.

Mettez cestuy en la balance avecques l' Italien, vous les trouverez entre deux fers. Or comme j' ay trouvé cette invention fort belle, aussi ay-je voulu coucher de mon enjeu, sous le hazard de le perdre. Moulant sur cette premiere, une autre seconde telle que vous entendrez.

Bracelet qui es fait des cheveux de ma Dame,

Tissu de ses beaux doigts, du Dieu d' amour le las,

Ainçois nœud Gordian, que ny le coustelas,

Ny la mort ne sçavroient denoüer de mon ame. 

O beau don qui m' estreint, qui me lie, m' enflame, 

Je baise mille fois, & mil cet entrelas, 

Qui m' enchaine, & me fait, d' un gracieux soulas

Galiot de l' Amour, chevalier de sa rame:

Ores que mon Soleil s' est eclipsé de moy,

Pour tromper mes ennuis je devise avec toy,

Et faut que nuict & jour, enchaisné, je te porte.

Mais, ô Dieu! fut-il onc plus fantasque discours, 

Que pour me deliurer j' aye vers toy recours,

Toy qui lies mes bras a fin que je ne sorte?

La facilité de la Muse de des Portes l' a souvent porté à ce mesme sujet. Ayant dedans ses amours emprunté plusieurs Sonnets Italiens, lesquels mis au parangon l' un de l' autre, il seroit mal-aisé de juger, qui est le presteur, ou l' emprunteur. Chose que je vous dis, pour monstrer qu' il n' est rien impossible en nostre vulgaire François, selon la rencontre des esprits. Je vous laisse à part une infinité d' autres personnages de marque qui se sont estudiez à l' embellissement de nostre langue, sous le regne du grand Roy François, & depuis, desquels Jean le Maire de Belge n' avoit cognoissance, pour s' estre mis depuis sa mort en credit.

Quoy doncques? entens-je faire juger le procez, qui fut intenté de son temps, & dés pieça pendu au croc? Nenny. Demeurons dedans l' Apointé au Conseil, & que chacun cependant escrive tant d' une part que d' autre. Celuy qui escrira la mieux, & produira meilleures pieces, emportera en fin gain de cause. Chaque langue a ses proprietez naïfves, & belles manieres de parler, qui ne naissent point d' elles mesmes, ains s' enrichissent avec le temps, quand elles sont cultivees par les beaux esprits. Au regard de la nostre elle ne manque d' un ample magasin de beaux mots, pour mesnager nos conceptions bravement, quand elles tombent en bonnes mains. Comme vous pouvez recueillir de ce qui est de plus ou de moins, par les exemples que je vous ay representez en ce Chapitre: Et à tant de ce peu pourrez vous faire, comme je pense, le jugement d' un beau coup. Ab uno disce omneis. Et encore le recognoistrez vous plus amplement par les 2. Chapitres subsequents. Bien clorray-je cestui-cy par cet Arrest: Que les langues n' ennoblissent point nos plumes, mais au contraire les belles plumes donnent la vie aux langues vulgaires, & les beaux esprits à leurs plumes.

7. 8. Quelques observations sur la Poësie Françoise.

Quelques observations sur la Poësie Françoise. 

CHAPITRE VIII.

Je vous ay dit, & dis derechef, que la difference qu' il y a de la Poësie des Grecs & Romains avec la nostre, est que celle là mesure ses vers par certains nombres de pieds composez tant de longues que briefves syllabes sans rime. Nous au contraire faisons entrer dedans nos vers toutes sortes de syllabes, soient longues ou briefves sans aucun triage, ains suffit qu' ils aboutissent en parolles de pareille terminaison, que nous appellons Rimes. Quant à moy je me donneray bien garde de soustenir que les vers Grecs & Latins soient de plus mauvaise trempe que les nostres. J' admire en eux, non la façon, ains l' estoffe. Je veux dire les braves conceptions qui ont esté par eux exprimées, par uns, Homere, Hesiode, Pindare, Euripide, Catulle, Virgile, Horace, Ovide, Tibulle, Properce. Mais quand je considere qu' il n' y a eu que deux nations, la Gregeoise, & la Romaine, qui ayent donné cours aux vers mesurez, sans rime: au contraire qu' il n' y a nation en tout l' univers, qui se mesle de Poëtizer, laquelle n' use en son vulgaire, de mesmes rimes que nous au nostre, & que cela s' est naturellement insinué aux aureilles de tous les peuples dés & depuis sept & huict cens ans en çà, voire mesme dedans Rome, & dans toute l' Italie, je me fay aisément acroire, qu' il y a plus de contentement pour l' aureille en nostre Poësie qu' en celle des Grecs & Romains. Leurs vers, si ainsi me permettez de le dire, marchent & vont avec leurs pieds, & les nostres glissent & coulent doucement sans pieds, voire quand bien il n' y avroit point de rime, en laquelle toutesfois gist l' accomplissement de nos vers. Chose que Ronsard nous voulut representer par cette Ode, qui est la douziesme du troisiesme livre des Odes, sur la naissance de François, premier fils du Roy Henry deuxiesme.

En quel bois le plus separé

Du populaire, & en quel antre,

Prens tu plaisir de me guider,

O Muse, ma douce folie,

A fin qu' ardent de ta fureur,

Et du tout hors de moy je chante

L' honneur de ce Royal enfant:

J' escriray des vers non sonnez

Du Grec, ny du Latin Poëte,

Plus hautement, que sur le Mont

Le Prestre Thracien n' entonne

Le cor à Bacchus dedié,

Ayant la poictrine remplie

D' une trop vineuse fureur.

Je vous laisse le demeurant, pour vous dire que cette Ode contient une longue texture & trainee de vers qui n' ont point de pieds, comme les Grecs & Romains, & sont pareillement sans rimes, esquelles gist la principale grace des nostres: Ce neantmoins vous les voyez nous succer l' aureille par leur douceur, autant & plus que tous les Exametres & Pentametres des autres, desquels pour cette cause il ne faut mandier les vers mesurez: car de combien se rend nostre Poësie plus douce, quand elle est accomplie de la rime, en laquelle, comme j' ay dit, reside sa principale beauté? Vous ayant mis devant les yeux ce premier fondement, je ne douteray de vous discourir les particularitez, que l' on trouve en nostre Poësie Françoise, laquelle, comme vous sçavez, gist en vers, le vers est fait par les dictions: la diction par les syllabes; Je commenceray doncques par les syllabes, & vous diray que nostre vers peut estre composé de deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, dix & douze syllables. Toutes ces especes de vers nous sont frequentes & familieres, horsmis celles de deux syllabes, dont toutesfois nous trouvons trois exemples dedans Marot en ses 24. & 25. Chansons, & en l' un de ses Epigrammes commençant par ce mot Linote: Je vous representeray icy seulement sa vintquatriesme Chanson.

Quand vous voudrez faire une amie,

Prenez-la de belle grandeur:

En son esprit non endormie,

En son tetin bonne rondeur:

Douceur

En cœur,

Langage

Bien sage,

Dansant, chantant par bons accords,

Et ferme de cœur & de corps.

Et quant aux vers de douze syllabes, que nous appellons Alexandrins, combien qu' ils proviennent d' une longue ancienneté, toutesfois nous en avions perdu l' usage. Car lors que Marot en insere quelques uns dedans ses Epigrammes ou Tombeaux, c' est avec cette suscription, Vers Alexandrins, comme si c' eust esté chose nouvelle & inaccoustumee d' en user, pource qu' à toutes les autres, il ne baille point cette touche. Le premier des nostres qui les remeit en credit, fut Baïf en ses Amours de Francine, suivy depuis par du Bellay au livre de ses Regrets, & par Ronsard en ses Hymnes: & finalement, par du Bartas, qui semble l' avoir voulu renvier sur tous les autres en ses deux Sepmaines, auquel toutesfois je trouve beaucoup, non de Virgile, ains de Lucain.

Et est une chose qu' il nous faut grandement noter, que jamais l' aureille Françoise ne peut porter des vers de neuf syllabes, dont la derniere finit en rime masculine, comme qui diroit. 

Je respecte sur tous mon Ronsard,

Car je le trouve plein de grand art.

Y ayant en cecy je ne sçay quelle discordance de voix qui ne peut estre mesnagee par nous. Sur l' avenement du Roy Charles neufiesme, y eut un certain homme que l' on nommoit en François du Poeiz, & en Latin Podius, qui se frottoit aux robbes de nos meilleurs Poëtes, lequel ne pouvant attaindre à leur parangon, voulut par un esprit particulier escrire en cette enjance de vers, mais il y perdit son François. Le semblable est-il entre nous des vers d' unze syllabes. Car combien que la beauté de la Poësie Italienne gise en ces vers, empruntez des Hendecasyllabes Latins, esquels Catulle s' est fait appeller le Maistre: Mesmes que l' Italien les employe ordinairement en ses œuvres Heroïques, comme nous voyons Arioste l' avoir fait en son Roland le furieux, & Tasso en sa Hierusalem recousse: Toutesfois nous n' en avons jamais peu faire nostre profit en

France. Bien sçay-je que d' un vers dont le masculin est de huict syllabes, vous en pouvez faire un feminin de neuf, pour exemple.

Ne verray je point que ma France,

Comme en cas semblable d' un vers masculin de dix syllabes, vous le faites feminin de unze, comme par exemple.

Tu m' as rendu la force & le courage.

Mais c' est pour autant que ces deux vers finissent par l' E feminin, auquel les deux dernieres syllabes sont tenuës seulement pour une, parce que cest E mis en la closture d' un vers ne represente qu' un demy son. Il n' y a voyele en nostre vulgaire qui nous soit si familiere que l' E, dont nous faisons l' un masculin, qui se prononce tout de son plain, comme René, Aimé, Honoré: & l' autre que nous appellons feminin, lequel par un racourcissement de langage ne se prononce qu' à demy, comme femme, Rome, homme, orme. Mais laissant à part l' E masculin, la proposition est tres-vraye & tres-certaine en nostre Poësie Françoise, que tous mots qui ne tombent point soubs la terminaison derniere de l' E feminin, sont appellez masculins de quelque genre, & partie d' oraison qu' ils soient. Ce dont il nous faut souvenir pour les raisons que pourrez cy apres entendre. Or entre tous ces vers il y en a quelques uns où l' on observe la cesure. Nous appellons cesure une petite pause que l' on fait sur le milieu des vers. Et faut noter qu' il n' y en a que deux especes ausquelles elle soit necessaire. C' est à sçavoir aux quatre premieres syllabes du vers de dix syllabes, que Ronsard en son art Poëtic a appellé vers Heroïque, & aux six premieres des Alexandrins. Par exemple, pour vers Heroïque.

Entre les traicts de sa jumelle flame 

Je vey Amour, qui son arc desbandoit. 

Pour l' Alexandrin.

Puisque Dieu qui les cœurs des grands Roys illumine, 

Sire, vous a fait voir des vostres la ruine.

Si vous ostez la cesure, je veux dire l' hemistich & demy vers qui se trouve en ces deux manieres de vers, non seulement vous en ostez la grace, mais qui plus est ne sçavriez recognoistre le vers, ainsi que le pourrez voir par ces deux lignes. 

Je me veux ramentevoir à vous deux, 

Cestuy est de dix syllabes.

Je vous ayme par dessus toutes les beautez.

Cestuy est de douze syllabes, & neantmoins de l' un & de l' autre vous ne pouvez recueillir que deux lignes, & non deux vers. Bien sçay-je que Baïf en l' une de ses Chansons, voulut faire des vers de dix syllabes sans observer cette regle.

Oyez amans, oyez le plus nouvel ennuy

Que jamais ayez ouy,

De moy lors que me plain n' ayant dequoy:

Le ciel n' a rien laissé de ses riches thresors 

Pour m' orner esprit & corps 

Qui ont assujecti à mon mal malheur 

Tant d' hommes de valeur.

Ainsi va le demeurant de la Chanson, dans laquelle en chaque couplet, le troisiesme vers qui est de dix syllabes, est sans l' observation de la cesure au demy vers. Je voy bien que ce fut d' un propos par luy deliberé, toutesfois sans propos si j' en suis creu: Car en cela je ne voy aucune forme de vers. En tous les autres, horsmis de ces deux especes, la cesure n' est point necessaire.

Quelques uns ont estimé que ces Hemistiches, ou demy vers estoient de pareille nature que la fin du vers, & que quand ils se terminoient par l' E feminin, il ne falloit point craindre de les faire suivre d' une consonante, comme si cest E se fust mangé de soy-mesme tout ainsi qu' en la fin du vers. Posons par exemple au vers Heroïque.

Si de mon ame quelque pitié avez.

Ou en l' Alexandrin.

Si mon ame jalouze vers tous les vents se tourne.

Qui est un vice. Car il faut pour rendre le vers accomply, que l' E feminin soit embrassé par une voyelle suivante. Parquoy je diray.

Si de mon ame avez quelque pitié

Si mon ame jalouze à tous les vents se tourne.

Et de cecy la raison est, d' autant que l' E feminin fermé dedans le corps du vers, suivy d' une consonnante fait une syllabe entiere. Nous appellons cette cesure qui tombe en l' E feminin, la Couppe feminine, en laquelle Marot par la seconde impression de ses œuvres recognut avoir failly par la premiere, & que de ce il avoit esté adverty par Jean le Maire de Belges en cest hemistiche: O Melibée, de la version du Titirus de Virgile. Et pour cette cause corrigeant cette faute en la seconde impression, mist. 

O Melibée amy doux & parfait,

Et en un autre suivant.

O Melibe' je vey ce jeune enfant.

Ostant par une apostrophe l' E feminin, pour ne retomber en cette premiere faute.

Tout ce que j' ay cy dessus deduit regarde particulierement les syllabes dont nos vers prennent leur naissance, je veux maintenant parler de l' Economie generale qui se trouve en nostre rime. Laquelle est double, l' une qu' on appelle rime plate, l' autre croisee. La plate est quand sans aucun entrelas de rimes nous faisons deux vers d' une mesme consonance, puis deux de suitte d' une autre, & ainsi de tout le demeurant de l' œuvre: rime dont sont composez les Poëmes de longue haleine, comme la Franciade de Ronsard, ses Hymnes, les deux sepmaines du Bartas, les deux premiers livres de la Metamorphose d' Ovide de la traduction de Marot, les quatre & sixiesme de Virgile translatez par du Bellay. Et y a encores certaines autres pieces non de si longue tire, esquelles cette espece de rime est employee, comme aux Epistres, Elegies, Eglogues, Panegyrics, Complaintes, Dialogues, Comedies, Tragedies, voire de fois à autres, aux Epigrammes, tombeaux, & Odes par un droit de passe-partout dont elle est privilegiee, fors toutesfois aux Sonnets.

Quant à la rime croisee, c' est celle en laquelle nous entrelassons nos rimes les unes dedans les autres, laquelle est proprement destinée pour les Poëmes qui se font par couplets: Mot qui est de nostre ancien estoc, & dont il me plaist plustost user que de celuy de Stance, que par nouvelle curiosité nous mandions sans propos de l' Italien. Tels sont nos Quatrains, Sixains, Huictains, Dixains: Tels les autres couplets de cinq, sept, neuf, unze, douze, & quatorze vers, dont nous diversifions nos Odes, Chansons, & Sonnets, & anciennement nos Chants Royaux, Balades, & Rondeaux.

Icy je vous prie de peser qu' en ces deux manieres de rimes, nos Poëtes anciens ne faisoient aucun triage du masculin & feminin. Car quelquesfois en la rime plate ils mettoient une longue suite de masculins, sans l' E feminin, puis plusieurs E feminins ensemble sans masculins, ainsi qu' il leur tomboit en la plume, voire aux chansons mesmes. La plus belle chanson que fit Melin de Sainct Gelais, est celle qui se commence: Laissez la verte couleur, ô Princesse Cytherée. En laquelle vous ne trouverez aucun ordre des masculins & feminins, ains y sont mis pesle-mesle ensemblement: Qui est une grande faute aux Chansons, qui doivent passer par la mesure d' une mesme musique. Cela mesme fut pratiqué par du Bellay non seulement en sa traduction des deux livres de l' Eneide, mais aussi en son Olive, & encores en ses premiers vers Lyriques. Ce dont il se voulut excuser en une Epistre liminaire. Mais je ne puis recevoir cette excuse en payement de la part de celuy, que l' on disoit estre venu pour apporter nouvelle reformation à la Poësie ancienne. Joint que luy mesme non seulement ne s' en excuse, mais impute à superstition le contraire en son deuxiesme livre de la Defense, & illustration de la langue Françoise.

Le premier qui y mist la main fut Ronsard, lequel premierement en sa Cassandre, & autres livres d' Amours, puis en ses Odes garda cette police de faire suivre les masculins & feminins sans aucune meslange d' iceux. Et sur tout dedans ses Odes, sur le reglement du masculin & feminin, par luy pris au premier couplet, tous les autres qui suivent vont d' un mesme fil. Quelquesfois vous en trouverez de tous feminins, quelquesfois de tous masculins: chose toutesfois fort rare, mais tant y a que sur le modelle du premier couplet, sont composez tous les autres. Et au regard de la rime plate, il observa tousjours cette ordonnance, que s' il commençoit par deux feminins, ils estoient suivis par deux masculins, & la suite tout d' une mesme teneur comme vous voyez en sa Franciade. Si par deux masculins, ils estoient suivis par deux feminins sans entreveschure. Ordre depuis religieusement observé par du Bellay, Baïf, Belleau, & specialement par des Portes, Bertas, Pibrac. Et cette difference de l' ancienne Poësie d' avecques la nouvelle, vous la pourrez plus amplement remarquer en deux diverses traductions d' un mesme autheur. Hugues Salel, soubz le regne de François premier traduisit de Grec en François unze livres de l' Iliade d' Homere: Traduction qui fut du commencement caressee d' un tres-favorable accueil. Et toutesfois la mesme confusion du masculin & feminin y estoit, comme en celle de Marot des deux livres de la Metamorphose d' Ovide, Amadis Jamin ayant repris les arrhemens de Salel, & translata le demeurant de l' Iliade, avecques toute l' Odyssée: vous n' y trouvez rien de cette meslange ancienne, ains avoir en tout & par tout observé la nouvelle ordonnance de Ronsard sur la suite du masculin & feminin.

Je ne veux interposer icy mon jugement, pour sçavoir si cette nouvelle diligence est de plus grand merite & recommandation que la nonchallance de nos vieux Poëtes. Celuy qui sera pour le nouveau party comparera nostre Poësie à ces beaux parterres qui se font par allignemens en nos maisons de parade. Et l' autre qui favorisera l' ancien, dira que nostre Poësie estoit lors semblable aux prez verds qui sont pesle mesle diversifiez de plusieurs fleurettes, dont la naïfveté de nature ne se rend moins agreable, que l' artifice des hommes qui se trouve dans nos jardins. De moy je seray pour la nouvelle reformation, puisque tel en est aujourd'huy l' usage.

Mais je ne passeray soubs silence ce que j' ay observé en Clement Marot. Car aux Poëmes qu' il estimoit ne devoir estre chantez, comme Epistres, Elegies, Dialogues, Pastorales, Tombeaux, Epigrames, Complaintes, Traduction des deux premiers livres de la Metamorphose, il ne garda jamais l' ordre de la rime masculine & feminine. Mais en ceux qu' il estimoit devoir, ou pouvoir tomber soubs la musique, comme estoient ses Chansons, & les cinquante Pseaumes de David par luy mis en François, il se donna bien garde d' en user de mesme façon, ains sur l' ordre par luy pris au premier couplet, tous les autres furent de mesme cadence, voire que le premier couplet estant, ou tout masculin, ou tout feminin, tous les autres sont aussi de mesmes. Suivant cette leçon, Estienne Jodelle, en la maniere des anciens Poetes, en sa Comedie d' Eugene, & Tragedies de Cleopatre, & Didon, de fois à autres, mais rarement a observé la nouvelle coustume, mais en tous les Choeurs qu' il estimoit devoir estre chantez par les jeunes gars ou filles, il a faict ainsi que Marot en ses Chansons. Et vrayement je ne m' esmerveille point qu' entre une infinité de livres François, je n' en voy un tout seul qui ait esté autant de fois imprimé comme le Marot. Car combien qu' il n' eust le sçavoir correspondant à Ronsard, si avoit-il une facilité d' esprit admirable, qui l' a fait tellement honorer par les nostres, que s' il se presente quelque Epigramme, ou autre trait de gentille invention, dont on ne sçache le nom de l' auteur, on ne doute de le luy attribuer, & l' inserer dedans ses œuvres, comme sien.

C' est un heur qui luy est peculier entre les François, comme à Ausone entre les Latins. Il fut le premier Poete de son temps, Ronsard est celuy que je mets devant tous les autres, sans aucune exception & reserve. Car ou jamais nostre Poesie n' arriva, & n' arrivera à sa profection, ou si elle y est arrivee c' est en nostre Ronsard qu' il la faut telle recognoistre. Et toutesfois pour vous monstrer quel estat on doit faire de Marot, il feit un Panegyric sur la victoire obtenuë par François de Bourbon Seigneur d' Anguen à Carignan. Victoire pareillement depuis trompetee par Ronsard en la septiesme du premier livre de ses Odes. Je souhaitte que le lecteur se donne patience de les lire tous deux, pour juger puis apres des coups. Car encores que le style de Ronsard soit beaucoup plus relevé, que celuy de Marot, si trouvera-il subject loüant l' un de ne mettre en nonchaloir l' autre.