lunes, 22 de mayo de 2023

CHAPITRE XI. Des Bretons Gaulois, que quelques-uns estiment avoir emprunté leur nom de ceux de la grande Bretaigne.

Des Bretons Gaulois, que quelques-uns estiment avoir emprunté leur nom de ceux de la grande Bretaigne

CHAPITRE XI. 

L' opinion de plusieurs François est (ne sçayen quel endroict peschee) que ceux de la grande Bretaigne, estans vers le temps de Theodose & Valentinian, grandement offensez des Pictes & Escossois, & non secourus des Romains, apres avoir plusieurs fois imploré en vain leur aide, furent contrains de creer un Roy de leur nation nommé Voltiger: par l' advis duquel ils appellerent à leur secours les Anglois & Saxons, peuples de la Germanie, adoncques fort redoutez. Lesquels ayans faict voile vers la grande Bretaigne, *ent la protection du pays sur leurs bras, avecques plusieurs heureux exploicts d' armes, qu' il executerent contre les Escossois. En façon que pour leurs victoires, favorisez du Roy Breton il leur feit assigner pour certain temps quelque territoire, dans lequel, allechez de la fertilité du pays, ils commencerent soubs-main à se fortifier contre les advenues des Bretons mesmes. Laquelle chose leur succeda si à poinct, que les pauvres Bretons furent finalement contraincts leur quitter le jeu & la place: demeurant le Royaume és mains des Anglois. Au moyen dequoy quelques uns, qui se sont meslez d' escrire entre nous, ont imaginé que les vrays habitans, bannis de leurs propres demeures, forcez en tout desespoir de se pourchasser nouveaux sieges, singlerent vers ceste coste des Gaules, que noz ancestres appelloient Armorique: laquelle estant par eux prise d' emblee, la nommerent de leur nom Bretaigne. Ceste histoire tient en tout lieu de verité, fors vers la fin. Car d' estimer que les Bretons d' outremer occupassent, depuis leur desconvenüe, aucune partie de la Gaule, au moins avec telle puissance, qu' ils y eussent peu fonder leur nom, c' est une opinion qui a esté controuvee pour la conformité des deux noms. Et est certes la verité, recogneuë mesmement par les histoires Anglesches, qu' apres que les Anglois & Saxons eurent entierement reduit soubs leur devotion la grand Bretaigne, ils confinerent les vrais Bretons en un arrriere-coing de la contree, nommé Galles. Qui fut cause que les Bretons se ressentans tousjours du tort que leur tenoient les Anglois, eurent plus de quatre ou cinq cens ans un Royaume de Galles separé d' avec celuy d' Angleterre. Et depuis estans unis par force soubs leur obeissance, tousjours furent les premiers, qui tindrent promptement la main aux seditions & revoltes. Parquoy si oncques les Bretons eurent occasion de baptiser l' Armorique du nom de Bretaigne, ce qui ne leur avint jamais, ce fut lors, que soubs l' aueu de Maxime, qui s' estoit faict proclamer Empereur de Rome en la grand Bretaigne, un sien Lieutenant nommé Conan s' en empara d' une partie avec une infinité de Bretons, soubs ferme propos d' y continuer sa demeure. A raison dequoy mesmement pour faire nouvelle peuplee de gens de sa nation, manda querir jusques à unze mille, que femmes, que filles: lesquelles par fortune de mer perirent toutes. Non pourtant que pour cela Conan depuis, ny les Gentils-hommes de sa suitte fussent demeuz de leur entreprise, ains s' habituerent en la Gaule, où ils donnerent commencement au Royaume de nostre Bretaigne, laquelle auparavant avoit tousjours esté gouvernee sous la generalité de ceste Province Gauloise. Qui est le temps, à mon jugemet, qui donna le premier cours à la langue que nous appellons Bretonne * Bretonnant, & feit separation entre le Breton Galois, & le Breton Bretonnant, par un redoublement de mesme parole, comme si noz anciens eussent voulu dire, qu' une partie des Bretons qui habitoient és Gaules avoient a pris à Bretonner en la maniere du Breton d' outremer. Car quant au mot de Bretaigne, il est certain que la nostre estoit ainsi appellee de toute ancienneté, & du temps mesmes des premiers Empereurs, comme nous pouvons apprendre de Pline en la description des Gaules, qui est long temps auparavant la venüe de Conam ( : Conan), ny des Anglois. Au contraire je diray cecy pour recommandation de noz Bretons, si nous croyons Bede homme natif d' Angleterre, & qui florist vers le temps de nostre Pepin, ceste isle de la grand Bretaigne, auparavant appellee Albion, fut depuis ainsi nommee Bretagne par les Bretons Gaulois, qui s' en estoient faicts maistres long temps devant la venüe de Jules Cesar. Et à dire le vray, noz Bretons ont esté tousjours gens de guerre, & qui par privilege special seuls entre tous les autres peuples de la Gaule se sont dispensez de la domination des François. Bien est vray, que comme dict Gregoire de Tours, ils furent vaincus par Clovis: & encores soubs Chilperic ils estoient gouvernez par Comtes qui obeissoient aux François, toutesfois dés le mesme temps ils commencerent à se revolter, & ne vouloient de là en avant dependre que de leur seule authorité & puissance, jusques au temps de Dagobert, qui les rendit tributaires : Toutesfois depuis ce temps ils eurent tousjours ou Roys ou Ducs extraicts de leur ancien estoc, & n' ont noz Roys estably gouverneurs en leurs pays, comme aux autres Provinces. Qui est la cause, pour laquelle en ceste generale division, & Aristocratie des Pairs leur Duc n' y fut ennombré, comme celuy qui faisoit ses besongnes à part, & qui ne dependoit de l' ancienne police de noz Ducs, lesquels d' un office viagere & temporelle, en feirent une perpetuelle, comme j' entends deduire au second Livre de ce mien œuvre. D' autant que le Duc de Bretaigne pour s' entretenir en grandeur, temporisa tousjours selon les occasions, tantost ne voulant tenir son authorité que de Dieu & de l' espee, comme l' on vit du temps de Louys le Debonnaire, & de Charles le Chauve, qui pour ceste cause, le guerroyerent longuement avec diverses fortunes, tantost s' il se sentoit plus foible, nous recognoissant pour souverains: une autrefois, si la necessité le forçoit pour quelque desastre qui nous fust survenu, recognoissant tenir ses biens de la couronne d' Angleterre. Comme de la memoire de nos ancestres, nous en veismes un exemple notable, afin que je ne m' amuse aux autres qui sont de trop longue recherche, du temps de Philippes de Valois, entre la maison de Blois, & celle de Mont-fort, qui querellerent longuement pour la succession du Duché, advenuë par la mort de Jean Duc de Bretaigne. Philippe de Valois ayant pris en main la cause du Blesien lequel luy en avoit faict foy, & hommage: & Edoüard Roy d' Angleterre, le party de Jean de Mont-fort, qui d' un autre costé aduoüoit tenir sa terre de l' Anglois: jusques à ce que ceste querelle ayant pris fin par la mort de Charles de Blois en la journee d' Aulroy, & le Duché demeurant au Comte de Montfort du consentement du Roy Philippe, il nous en feit lors pour luy & ses successeurs recognoissance & hommage, qui s' est depuis continuee jusques à la mort de Madame Anne de Bretaigne fille unique du Duc François: laquelle conjoincte en premieres nopces avec Charles huictiesme, & depuis avec Louys douziesme, annexa à la couronne de France le Duché par Madame Claude sa fille aisnee, mariee avec François premier de ce nom, duquel mariage nasquit le Roy Henry deuxiesme, à bien dire premier entre tous noz Roys, qui fut Roy de France, & Duc de Bretaigne

Chapitre X. Que les Romains presagissoient la ruine de leur Empire devoir venir de la Germanie:

Que les Romains presagissoient la ruine de leur Empire devoir venir de la Germanie: & de quelque fatalité qu' il y a eu en ce pays là, pour le declin de l' Empire. 

CHAPITRE X. 

Si je ne m' abuse, j' ay noté deux passages dans Cesar, par lesquels il semble taisiblement monstrer qu' il eut en grand doute les Germains: quoy que soit que tous ses desseins tendoient à ne permettre qu' ils s' empietassent tant soit peu de quelque pays limitrophe au Romain: craignant que ce ne leur fust occasion à entreprise plus hardie au dommage de la Republique de Rome. Au premier livre de ses Memoires de la Gaule, vous trouverez qu' estant venu à chef des Helvetiens (que nous appellons ores Souisses) & les ayant pris à mercy, il leur commanda de retourner en leur pays, & de rebastir leurs villes, qu' ils avoient auparavant arses, en intention de se rendre paisibles possesseurs de la Gaule. Et fut induit Cesar à ce faire, comme il dict, pour autant qu' il ne vouloit que ce pays demeurast longuement en friche : craignant que ce ne fust occasion aux Germains, de se desborder de leurs limites, & s' emparer de ceste contree là, qui estoit contiguë à la Provence, lors subjecte au peuple Romain. Et peu apres au mesme livre, oyant Cesar qu' Ariovist Germain avoit occupé quelques terres du Sequanois, voulant contre luy entreprendre le party & protection de la Gaule (comme il disoit, mais en verité pour le profit de luy ou de sa patrie, comme l' effect demonstra) apres quelques propos par luy desduits sur la cause & motif de son entreprise, il adjouste tour* main: Et d' accoustumer, dit-il, petit à petit les Germains à outrepasser le Rhin, & aborder en la Gaule avec grand nombre de gend'armes, * i lluy sembloit être chose fort chatoüilleuse, speciallement pour le peuple Romain. Attendu que ces hommes barbares & farouches, s' estans apprivoysez de la Gaule ne s' en garderoient jamais, non plus qu' auparavant les Cimbres & Teutones, qu' ils ne donnassent jusques en la Provence, & de là jusques en Italie. De ce passage j' apprens deux choses, dont l' une n' appartient au present subjet, mais est-ce neantmoins notable pour les Princes & grands Seigneurs, qui doivent sur tout empescher que leurs voisins, & ceux dont à la longue ils pourroient encovrir meschef, ne s' agrandissent facilement pres de leurs portes, encores que pour l' heure presente ceste grandeur ne se tourne à leur des-advantage: mais ayans plus d' esgard à l' advenir qu' au present, ils repensent que la convoitise des hommes est sans bride, & que jamais ne trouve assouvissement: si que plus ils croissent en auctorité & grandeur, plus veulent-ils s' augmenter en accroissement de pays. Ceste maxime fut fort bien entenduë par Cesar, & depuis par ceux, qui ont eu quelque commandement au pays d' Italie, lesquels sont coustumiers faire ligues pour supprimer & ancantir la puissance de celuy qu' ils voyent trop heureusement prosperer, iaçoit que (peut-être) sur son advenement ils favorisassent son party: comme de la memoire de nos ayeux advint au Roy Charles huictiesme en son voyage de Naples. Quant au discours du present chapitre, vous pouvez voir par ces deux passages que les Romains avoient ja les Germains pour suspects, comme gens du tout aguerris & exposez au faix & travail de la guerre. Au moyen de quoy ce gentil Jules Cesar, d' un esprit militaire, & prevoyant de longue main le desastre, qui par eux pouvoit advenir à l' Empire, leur vouloit coupper toute broche, & oster tout moyen de sortir hors de leur pays. Chose que depuis ses successeurs curent en mesme recommandation. Car estant l' ordre de la Republique devolu en la personne d' un seul, ils entretindrent bien longuement le long du Rhin sept ou huict legions Romaines, tantost plus, tantost moins, selon les occasions, esquelles consistoit la plus grande force de l' Empire, tant pour livrer la guerre aux Germains, que pour leur être un perpetuel retenail aux courses qu' ils eussent peu faire sur le territoire du Romain, & leur barrer le travers de la riviere du Rhin. Et toutefois je ne sçay quel heur il y a euen ce païs de Germanie: car encor que la plus part des progrés des Empereurs feussent fichez celle-part, si n' eurent-ils jamais fortune si favorable, qu' ils s' en peussent dire seigneurs & maistres: au contraire y recevrent plusieurs grandes hontes & routes: comme fut sa desconfiture du temps d' Auguste des trois legions souz la conduite de Quintile Vare, qui fut telle, qu' àpeine en reschappa-il un seul pour en venir rapporter nouvelles. Et mesmement quant à Jules Cesar, combien qu' il fust l' un des premiers qui osa percer jusques à eux, toutesfois il ne les feit que recognoistre sans coup ferir: & encor racompte-l'on entre un de ses mal-heurs, qu' il y perdit deux de ses principaux Capitaines, Titie, & Aronculeie. Bien est vray, que Germanic & plusieurs autres Princes de Rome leur dresserent maintes escarmouches, toutesfois jamais fortune ne permist qu' ils s' en rendissent paisibles. Mesmement incontinent qu' ils les laisserent plus que de coustume en requoy (qui fut apres la transmigration de Constantin à Bizance) soudain se trouverent ces Germains dresser à l' Empire Romain cent mille trousses & algarades, ayans defois à autre du pire, mais ordinairement plus du bon: tant que finallement apres avoir esté long temps d' une part & d' autre en balance, ils demembrerent petit à petit de ce grand Empire une grande partie de leurs Provinces. Soubs Honore, & apres souz l' un des Valentiniens les Vandales, Sueves & Allains occuperent les Espagnes: les Gots qui confinoient à l' Allemaigne, l' Aquitaine: les Bourguignons, les Sequanois: les François, la Gaule Celtique: les Pictes & Escossois, celle partie de la grande Bretaigne dicte Escosse: les Anglois & Saxons, l' autre partie que nous appellons de leur nom Angleterre: & les Lombards souz Justin, la Gaule qui estoit par les Italiens appellee Cisalpine

Voire qu' il semble (voyez que peut une opiniastreté fichee au cerveau d' un peuple usité à la guerre) qu' estant venu à neant tout l' honneur & Empire de Rome, & depuis relevé par nostre Charlemaigne, toutesfois si ont-ils voulu tirer devers eux encor ce tiltre d' Empereur, quasi comme derniere despoüille de la grandeur des Romains. Et la plus grand part des Royaumes, qui depuis furent, & encor sont en vogue a au Ponant, prindrent leur origine d' eux. Lesquels estans policez de la façon qu' ils sont aujourd'huy, je puis dire que tout ainsi que les Jardiniers entent sur sauvageons, greffes dont le fruict est soüef, & du tout contraire à son pié: aussi des gens brusques & grossiers (je les nomme grossiers, en esgard aux conditions qu' ils avoient, quand ils s' esparpillerent parmy les nations estrangeres) sont yssuës les Monarchies, comme la nostre Françoise, l' Espagnolle, & l' Angloise, qui florissent en bonnes coustumes & ordonnances, sur toutes autres nations. 

Chapitre VIII. De l' entree, progrez & fin de la Monarchie des Gots.

De l' entree, progrez & fin de la Monarchie des Gots.

CHAPITRE VIII.

Quand Dieu voulut demembrer l' Empire de Rome, il suscita une infinité de nations, auparavant, point ou peu cognues de nom, lesquelles ioüerent diversement à boutehors. Car si l' une par droict de bien-seance s' estoit emparee d' un pays, les vaincus n' avoient autres garends de leurs pertes, que les terres de l' Empire. Cela advint aux Gots, anciens citoyens de la Scythie, laquelle ayant esté envahie par les Huns (gens qui pour quelques annees furent un foudre de l' Univers) ils furent contraints de quitter leur originaire manoir, & se jetter aux pieds de l' Empereur Valens: Qui leur octroya pour demeure un arrierecoin de la Thrace. Mais pour oster à ces nouveaux hostes tout moyen de rien attenter encontre l' Estat, il les desarma premierement, & d' une mesme main leur osta tous leurs enfans masles moindres de quatorze ans, qu' il confina en diverses villes du Levant, soubz la charge & discipline de Jules, homme sage, afin qu' estans distraicts de la veuë & cognoissance de leurs peres, meres, & parents, ils ne recogneussent au long aller, autre pere commun d' eux tous que l' Empereur. Ce faict, il commanda à quelques Capitaines & compagnies de conduire le gros en toute seureté, au pays à eux assigné. Mais au lieu de leur servir de fideles escortes, ils commencerent de les gourmander, abusans de la beauté & chasteté de leurs femmes, & soustrayans les plus robustes, les envoyerent en leurs maisons pour en faire des esclaves. Ce qui offença tellement les Gots, qu' apres qu' ils furent logez, ils ne proietterent en eux autre chose, qu' une vengeance, & sur ceste deliberation, comme un furieux torrent, rompirent toute barriere, & se feirent voye par la Pannonie, Macedoine, & Thessalie. Et au surplus s' habituerent non seulement aux lieux tant marescageux que montaignars, qu' on leur avoit baillé pour demeure, mais au beau milieu de la Thrace: Dont Valens desirant les chasser, envoya un grand Capitaine, nommé Sebastien, qui s' empara des plus fortes places, faisant estat de temporiser encontre eux, & escorner tous leurs desseins par longueur. Conseil qui ne fut trouvé bon par les Seigneurs qui estoient pres de l' Empereur: Luy conseillans qu' ayant affaire à un peuple barbare, exterminé de son pays, & peu aguerry, il les devoit choquer au premier jour, comme gens dont il viendroit aisément à chef. Les affaires se manierent de telle façon, que la bataille donnee, l' Empereur fut mis en route, & s' estant avecq' quelques uns des siens bloty dans une bourgade, les autres y meirent le feu: Telle fut la fin de Valens, mais Theodose qui luy succeda au Levant, ne voulant que ce desastre demourast non vangé, les attacha si vivement, qu' il les desfeit d' une victoire plus sanglante que n' avoit esté celle qu' ils avoient obtenuë encontre Valens. Et ce qui sembla être l' abysme de leur malheur feut, que tous ces jeunes Gots que l' on avoit confinez & espandus és parties Orientales, ayans eu advis de ce qui s' estoit passé, commencerent de se revolter, & eust leur conseil succedé, mais Jules homme pratic pour les destourner leur promit diverses assiettes de terres, & comme il leur assigné une journee generale pour leur en faire les departements, il donna si bon ordre à son faict, qu' en chaque ville il eut des soldats atiltrez, qui les feirent tous passer par le fil de l' espee. De maniere que par ces deux heurts de fortune, il sembloit que les affaires des Gots fussent du tout sans ressource. Toutesfois c' estoit une pepiniere qui repoussoit plus hautement, tant plus on la vouloit resseper. Et ne peurent les Empereurs si bien ioüer leurs personnages, qu' en fin les Gots ne se feissent maistres de la Thrace. Il y avoit entre eux, & leur ancienne demeure le traject seulement de la riviere d' Istre, dont ils tiroient tousjours rafraischissement de secours. Et de faict par succession de temps, il partagerent entre eux par esperance commune l' Empire. Dont les aucuns prindrent pour leur lot le Levant, qui feurent nommez Ostrogots, c' estoit à dire Gots Orientaux, & aux autres escheut l' Occident, souz la conduitte d' Alaric, & feurent appellez Visegots, qui vouloit dire en leur langue Gots Occidentaux. Ceuxcy estans arrivez sur les marches d' Italie, avec vœu expres de la conquerir, l' Empereur Gratian pour destourner de luy cest orage, leur octroya pour demeure tout le pays d' Aquitaine: duquel sevoulans mettre en possession apres le decez de Gratian, Stilicon (qui, comme beaupere d' Honore fils de Gratian, tenoit toutes les affaires de l' Empire Occidental en sa main) espiant son apoint, lors qu' ils voulurent passer les monts, leur donna un jour de Pasques à doz: qui les irrita tellement, que rebroussans chemin, tournerent visage vers l' Italie, laquelle ils meirent à sac, & prindrent la ville de Rome d' embleé : de là poursuivans leur routte plus loing, au meilieu de leur entreprise mourut Alaric leur Roy: auquel succeda Ataulphe, qui pour la seconde fois retournant vers Rome, apres avoir glané tout ce qui y estoit demeuré de la premiere despouille, enleva Placidie sœur de l' Empereur, & par les prieres d' elle s' achemina suyvant leur premier dessein en Aquitaine, dont il se feit possesseur, chassant les Vandales (qui peu auparavant l' avoient usurpee) aux Espaignes. Apres luy regna Rugeric: puis Vallie, qui chassa les Vandales totalement des Espaignes: puis Theodoric, qui, s' estant joint avec Aetius  & Merovee, fut tué en la bataille contre Attille: & successivement Thorismond, Theodoric son frere, Euric, Alaric gendre de Theodoric Roy des Ostrogots, & finalement Amalaric son fils, qui fut tué par Childebert Roy de France: auquel faillit en ceste Gaule le nom & la puissance des Visegots: qui prindrent de là en avant leur accroissement en Espaigne. En ce pendant les Ostrogots (qui tenoient lors l' Italie) depuis la mort d' Alaric (comme j' ay dit au chapitre prochain) s' estoient saisis d' une partie du Languedoc, & Provence souz umbre de la tutelle d' Amalaric: auquel (combien que venu en aage de regner) ils restituassent ses terres, si avoient-ils tousjours garnisons, tellement qu' apres sa mort ils en demeurerent seigneurs. Pour laquelle chose entendre plus parfaictement, il faut sçavoir que les Gots, qui apres la deffaicte de Valens estoient demourez en la Thrace, curent plusieurs grandes traverses. Toutesfois soubz leur Roy Theodemir, ils feurent en tresgrande vogue, au grand desadvantage de l' Empire, & mesme pour quelque mal-talent qu' ils conceurent contre l' Empereur Martian, fourragerent tout l' Illiric. En fin par traicté de paix Theodoric fils de Teodemir feut baillé pour ostage à Martian, & depuis estant renvoyé, les guerres se * r' allumerent entr' eux plus chaudement qu' au paravant, jusques à ce qu' une autre paix estant de rechef concluë & juree avecq' l' Empereur Zenon: Et Theodemir allé de vie à trepas, Theodoric son fils & unique heritier feut grandement chery par l' Empereur, pour la longue habitude qu' il avoit euë avecques luy durant son ostage, mesmes suivit ordinairement la Cour de cet Empereur. Pendant lesquelles choses Odoacre Roy des Eruliens de simple soldat ayant occupé l' Italie, Theodoric, du consentement de l' Empereur, laissant la Thrace, donna jusques à Odoacre: lequel estant, pour l' abreger, par luy meurtry, il se feit couronner (par l' adueu de Zenon) Roy de toute l' Italie: Prince certainement grand & debonnaire en toutes choses, fors que sur le declin de son aage, pour quelque jalousie de regner, il souilla ses mains au sang de Boece & Symmaque. C' est celuy qu' en l' autre chapitre je disois avoir usurpé soubz le nom de son arriere fils Amalaric (car Alaric pere de luy avoit espousé une sienne fille) une partie du Languedoc & de la Provence. Apres luy regnerent Alaric fils d' Amalassonte sa fille, Theodat, contre lequel Justinian Empereur soubz les estandars de son grand Capitaine Belissaire entreprit de reduire l' Italie soubz l' ancienne obeïssance de l' Empire. Lequel Theodat se voyant assiegé d' affaires de tous costez, feit accord avec les François (qui ne sortit toutesfois pour lors effect, estant prevenu de mort) par lequel fut capitulé qu' il mettroit entre leurs mains le demeurant de la Gaule, qui estoit des appartenances des Gots. A luy succeda Vitige le mal-heureux, lequel & aussi tout son Royaume, apres quelques revolutions d' annees tomba en la puissance de Belissaire. Ce neantmoins les Ostrogots reprenans depuis cœur creérent Theudibault pour leur Roy, & redoublans leurs forces soubz Totille son successeur, coururent toute l' Italie, & reprindrent la ville de Rome. Apres lequel regna Teie, qui par une rencontre qu' il eut contre Narses Lieutenant de l' Empereur, fut tué avec telle defaite des siens, que deslors fut le nom, & la crainte des Gots desracinee de l' Italie. Depuis le partement de Belissaire, & la nouvelle venuë de Narses, les Gots voulant encor iouër des cousteaux pour le recouvrement d' Italie, les Histoires disent que adonc craignans que les François feissent quelques troubles ou empeschemens à leur entreprise, ils les investirent du reste des terres qu' ils tenoient en la Provence & Languedoc. A quoy mesmement de son gré condescendit l' Empereur, combien que ces pays feussent de son ancien domaine. Ainsi la fin & ruïne des Visegots & Ostrogots, feut l' avancement des François, qui demourerent par ce moyen paisibles de toutes les Gaules, perpetuans leur nom & seigneurie jusques à ce jourd'huy sans tomber en main estrangere.