martes, 11 de julio de 2023

6. 24. Combien les maledictions des peres & meres contre leurs enfans, sont à craindre.

Combien les maledictions des peres & meres contre leurs enfans, sont à craindre.

CHAPITRE XXIV.

Encores que par le discours que j' entens icy faire, je passeray les bornes de nostre Royaume, si est-ce que l' exemple que j' ay cy dessus raconté me commande de le faire, pour vous monstrer que tout ainsi que Dieu permist que Henry duquel je faisois n' agueres mention, ait eut une longue suite, & continuation de lignee au Royaume d' Angleterre, pour la pieté qu' il exerça envers son pere: aussi au contraire il voulut, que pour l' abus qu' il commist en espousant sa femme, ses heritiers se trouvassent agitez de perpetuelles tempestes, & discordes les uns encontre les autres. Cecy doncques est un abregé de l' histoire generale d' Angleterre, depuis Henry premier fils de Guillaume le bastard, jusques à la Royne Elizabeth à present regnant, abregé toutesfois qui aboutira à l' histoire de nostre France.

Or pour discourir tout de son long cette histoire, convient entendre que Henry premier ayant gaigné le Royaume d' Angleterre dessus son frere Robert, qui pour lors sejournoit à la conqueste de Hierusalem, il luy prit envie d' espouser Mathilde sœur d' Edgare Roy d' Escosse, laquelle long temps auparavant s' estoit renduë Nonnain voilee en un Monastere, partant la fit plusieurs fois instamment demander: Mais comme cette devote Princesse demeurast en ferme propos de son vœu, oncques ne luy fut possible d' y attaindre, jusques à ce que Edgare craignant la fureur de Henry, fut contraint d' y faire condescendre sa sœur: laquelle voyant que ce luy estoit jeu forcé, fit priere à Dieu que la posterité qui viendroit d' eux fust en perpetuelles querelles. Que les benedictions ou maledictions des peres & meres emporterent quelque consequence, l' exemple present nous en fait sages, d' autant que cette maudisson de Mathilde ne s' estendit pas seulement jusques à la troisiesme ou quatriesme generation, mais bien jusques à nostre temps: de façon qu' il ne s' est depuis trouvé Roy regnant dessus l' Angleterre, qui pour regner en seureté n' ait esté contrainct ou induit de tuer ses freres ou proches parens, quoy que soit qu' il n' ait pour quelque temps  esprouvé des seditions civiles. Choses qu' il me plaist reciter, encores que par adventure le narré en soit plus espouventable, que plaisant. En premier lieu, il est certain que par la mort de Henry, le Royaume appartenoit à Mathilde sa fille unique, femme de Geofroy Comte d' Anjou: Ce neantmoins Estienne Comte de Boulongne, fils du Comte de Blois & d' Adelle l' une des filles de Guillaume le Bastard, usurpa sur elle la Couronne. De faire icy long recit des guerres, qui pour cette cause furent entre l' Angevin & l' Anglesche, ce seroit tramer une histoire de trop plus long fil que je ne me suis projetté: Mais tant y a qu' apres plusieurs guerres, par traicté de paix Estienne durant sa vie est reputé Roy de tout le pays d' Angleterre, duquel l' usufruict, & proprieté furent apres son decez reconsolidez en la personne de Henry deuxiesme fils de Mathilde. Il sembloit que la fortune favorisast en tout ce jeune Prince ayant du chef de sa mere ce grand Royaume d' Angleterre, ensemble le Duché de Normandie, & de la part de son pere, le Maine, Anjou, & Touraine: d' ailleurs par sa femme toute l' Aquitaine & le Poictou: Ce neantmoins la fortune se souvenant de l' imprecation de la premiere Mathilde, ne le voulut laisser en paix, ains suscita contre luy ses propres enfans, desquels l' aisné nommé Henry, ayant par luy de son vivant esté sacré Roy, voulut peu apres defrauder son pere de sa couronne, disant que par ce dernier sacre il s' estoit volontairement demis sur luy de toute la superintendance du Royaume: Guerre qui dura longuement jusques à ce qu' en la mort de ce fils Henry, elle se trouva assopie: Tellement que Richard, apres la mort de ses pere & frere, estant arrivé à la couronne en pensant avoir tous ses estats asseurez, entreprit avec nostre Philippes Auguste le voyage de Hierusalem, au retour de laquelle entreprise il fut pris par le Duc d' Austriche, & longuement detenu prisonnier, qui occasionna Jean son frere de luy donner mille traverses, & fascheries pendant sa longue prison. Cela fut cause que Richard estant de retour, se voyant prez de sa fin crea pour heritier universel son nepueu Artur, Duc de Bretagne, dont sourdirent grandes querelles: car Jean estant creé Roy par les Anglois, & au contraire Artur favorisé des Angevins, Tourengeaux, & Manceaux, donna mille affaires au Roy Jean, qui eussent pris plus longue traite sans la miserable desconvenuë d' Artur, lequel en une escarmouche fut pris, & par la trahison de Jean mis à mort. Outre lesquelles querelles je puis tout d' une suitte adjouster que sur le declin du Royaume de Jean, plusieurs de ses Princes & Seigneurs quitterent son party, & appellerent à leur aide Louys pere de nostre sainct Louys, pour s' emparer de tout le droict du Royaume: laquelle entreprise bien qu' elle ne sortist effect par la mort prompte & inopinee de ce miserable Roy Jean, & que son fils Henry 3. luy succeda, si est-ce qu' encor ne peut-il evader la revolte de ses sujects, lesquels sous la conduite d' un Richard, se rendirent à Leolin. Et quelque temps apres, par une autre sedition il fut constitué prisonnier avec son fils Edouart. Bien est vray que cest Edouart depuis appellé à la Couronne, passa assez heureusement sa vie: mais en contrebalance, Edouard II. son fils receut une infinité de travaux: Au moyen dequoy il fit couper plusieurs testes à ses plus proches parens, mesmes à Thomas Comte de Lanclastre son cousin germain, & propre fils d' Aimond frere du I. Edouard: En quoy toutesfois il eut par traite de temps le vent si contraire, que sa propre femme Isabelle fille de France, & Edouart son fils troisiesme du nom le depossederent de son Royaume, & envoyerent tous ses favoris au gibet, & luy en une reserree prison, en laquelle par personnes interposees il finit miserablement ses jours. A la verité ce tiers Edouart, comme bien-aymé de fortune conduisit de là en avant assez sagement les affaires de son Royaume, & toutesfois encor ne peut-il se garantir qu' il ne soüillast ses mains dedans le sang d' Aimond son oncle, luy mettant par legeres imputations à sus qu' il avoit conspiré contre luy en faveur d' Edouart son frere puisné. Et certes combien que pour les vaillances de cestuy, fortune durant sa vie ne luy pourchassast aucune sedition de ses subjects, ou des Princes de son sang, ains au contraire en toutes choses le favorisast, si est-ce qu' apres son decés elle fit bien cher comparoir à ceux qui luy succederent, la mort & de son pere, & de son oncle. Pour autant qu' aux enfans de cest Edouart commença la premiere division de la maison de Lanclastre & d' Yort, sous les enseignes de la Roze rouge, que l' on attribua à Lanclastre, & la Roze blanche, que l' on appropria à la maison d' Yort: Division dis-je, qui depuis fut presque cause de l' entiere & universelle ruyne d' Angleterre, comme l' on peut voir dans ceux qui ont fondé leur subject en la deduction de telles histoires. Toutesfois pour ne me divertir de mon Richard, ayant succedé à Edouart son pere, outre mille indignitez qu' il endura de son peuple, pour les extortions qu' il faisoit, non content encores de cela, pour ne forligner de ses devanciers, fit prendre, & puis pendre en la prison Thomas son oncle, Duc de Glocestre, & bannir de son pays Henry Comte d' Erby, fils de Jean, Comte de Lanclastre son oncle: Qui fut contrainct de se retirer pour quelques annees en France, jusques à ce que r'appellé souz main par les Citoyens de Londres, à son retour il se saisit de la personne du Roy Richard, lequel il contraignit de luy resigner la Couronne en pleine assemblee des Estats, & non content de cela, le fit en fin mourir en prison. A cestuy Henry succeda son fils Henry cinquiesme de ce nom, lequel combien que tout ainsi qu' un Edouart troisiesme fit voler son bruit, & renom bien avant dedans nostre France, si est-ce qu' encores sentit-il la conjuration de Richard Comte de Cantabrige, laquelle posé que pour lors ne sortit effect par l' exemple & punition qu' il fit prendre de luy, ce neantmoins elle fut mise en pleine execution souz Henry sixiesme son fils, lequel s' estant veu, ce luy sembloit, tout d' un coup Roy de France & d' Angleterre, perdit premierement la France par la prudence & vaillantise des nostres, soubs Charles septiesme, puis son Royaume d' Angleterre, par le moyen de Richard Comte de Warvich: De sorte que l' Estat, apres le hazard de plusieurs batailles, tomba és mains d' Edouart, extraict de la maison d' Yort, qui fut le quatriesme de ce nom. Et depuis dix ans apres, le mesme Warvich poussé d' un mescontentement, l' en extermina, restablissant le Roy Henry sixiesme, lequel six mois apres en fut encor chassé par le mesme Edouart, perdant & son Royaume, & toute esperance de ressource. Edouart regna vingt & deux ans ou environ, ayant deux freres, Georges, qu' il fit Duc de Clarence, & Richard, Duc de Glocestre. Le malheur qui fut tel, qu' un Devin luy dit son successeur devoir porter pour premiere lettre de son nom un G. Qui fut cause qu' il condamna à mort Georges, lequel voulut finir ses jours dans une Pipe de Malvoisie, nouvelle delicatesse de mort. Ce Roy delaissa quatre enfans, deux masles, Edouart son aisné, & Richard, & encores deux filles, Marguerite & Elisabeth, lesquels il mit en la garde du Duc de Glocestre son frere: Qui fit le serment de fidelité és mains du Roy Edouart cinquiesme son nepueu, & neantmoins quelque temps apres le fit mourir avec son frere Richard, faisant declarer en pleine assemblee les deux filles bastardes, & ayant la force pardevers soy, se fit proclamer Roy d' Angleterre, au grand mescontentement de tous les gens de bien. En ce faisant la Prophetie du Devin fut aucunement veritable, par ce que cestuy portoit pour premiere lettre le G. sinon en son nom, pour le moins en sa seigneurie: C' est ainsi que les malins esprits se mocquent de nos folies. Il sembloit que le Royaume luy fust asseuré de tout poinct: Car à bien dire, de toute la maison de Lanclastre ne restoit plus qu' un seul Prince Henry, Comte de Richemont, que le Duc de Bretagne detint en sa Cour comme prisonnier: Toutesfois deux ans apres la promotion de Richard, le peuple de Londres indigné de ses meschans deportemens, sollicite souz main ce Comte, qui fait voile en Angleterre, assisté des François & Bretons, & en moins de rien occupe l' Estat sur l' autre, & le met à mort, & fut par les siens appellé Henry septiesme. Dés son arrivee, par un sage conseil, a fin d' oster tous les divorces de deux familles, il voulut espouser Elisabeth, de la maison d' Yort. De laquelle il eut trois enfans, Artur, Henry, & Marguerite. Artur espousa Marie tante de l' Empereur Charles cinquiesme. Cestuy mourut tost apres ce mariage, & pour entretenir l' alliance avec ce grand Empereur, on fit espouser cette Princesse avec Henry, qui de nostre temps fut appellé huictiesme de ce nom. Ce mariage protesté tant pour le bien de la paix, que aussi qu' on mettoit en avant qu' il n' y avoit eu aucune copulation charnelle du premier lit. De ce mariage vint Marie. Marguerite fille de Henry septiesme fut mariee avecques Jacques Roy d' Escosse. ayeul de Marie Stuart. Je vous laisse qu' Edouart, puis Marie, & finalement Elisabeth, enfans de divers lits de Henry huictiesme furent successivement appellez à la couronne apres son decez, & toutes les tragedies qui furent diversement excitees tant en temporel, que spirituel, pour n' estre le but de ce mien chapitre. Je me contenteray seulement de vous dire que combien que par le mariage de Henry 7. & Elizabeth, les deux rozes blanche, & rouge eussent esté reünies ensemble, pour ensevelir les divisions des deux factions: Toutesfois encores ne s' est peu le Royaume garentir de la malediction de Mathilde, femme de Henry I. Par ce qu' en l' an 1587. la Royne Elizabeth à present regnant fit mourir Marie Stuard Royne d' Escosse sa cousine, apres l' avoir detenuë en ses prisons l' espace de dix-sept à dix-huict ans. Quel sera le succez par cy-apres des affaires d' Angleterre? c' est un appenty du present chapitre, que je laisse à ceux qui me survivront.

6. 23. De la juste vangeance de Dieu, pour une impieté commise de fils à pere, & au contraire repremiation pour pieté.

De la juste vangeance de Dieu, pour une impieté commise de fils à pere, & au contraire repremiation pour pieté.

CHAPITRE XXIII.

Combien qu' il ne soit en nous d' assoir nostre jugement sur les jugemens de Dieu, toutesfois pour autant qu' il commanda par expres à celuy qui veut viure heureusement, de porter toute obeïssance à son pere, je me suis advisé d' inserer en ce lieu deux exemples fort recommandables pour cet effect, tous contraires, & escheus en deux freres germains, Robert & Henry, celuy-là fils aisné, & cestuy puisné de ce grand Guillaume le Bastard. Lequel par sa vaillantise & proüesse, ayant reduit sous son obeïssance le Royaume d' Angleterre, & rendu l' Escosse tributaire, Robert paradventure ennuyé que son pere pour sa longue vie ne luy quittoit la place, ou bien poussé d' un mauvais vent entreprist de le guerroyer au pays de Normandie, aidé à cette entreprise de la faveur du Roy de France Philippes I. du nom, qui volontiers eust empesché d' agrandir à veuë d' œil un voisin si pres de ses portes: Laquelle guerre fut conduite jusques à tel poinct, que le pere & le fils avecques leurs gens descendirent en champ de bataille, qui ne prist fin sinon par la rencontre du pere & fils, sans se cognoistre. En quoy fut la meslee telle que Robert bleça griefvement son pere. Ce que dés l' instant mesme venu à sa cognoissance par le haut cry que jetta Guillaume pour la douleur qu' il sentit, Robert esmeu d' une juste compassion, soudain luy demanda pardon, & ainsi larmoyans & l' un & l' autre par une taisible instigation de leur sang, entrerent en reconciliation: Ce neantmoins Dieu duquel les promesses ne furent jamais menteuses, depuis luy donna tout le loisir de recognoistre sa faute, pour avoir faict la guerre à son pere. Car estant Guillaume decedé, pendant que Robert voyageoit en la Germanie, combien que par droict de nature la couronne luy appartint, si est-ce que Guillaume le Roux sien frere, qui le secondoit en aage, l' en frustra. Qui causa entre les deux freres depuis grandes guerres, & querelles, pour lesquelles assopir fut finalement arresté qu' à Robert demeureroit le Duché de Normandie, & à Guillaume le Royaume d' Angleterre, à la charge que le premier d' eux mourant sans hoirs procreez de son corps, le survivant luy succederoit. Les choses sembloient estre par cette capitulation en bon train: Toutesfois voyez comme l' on ne peut fuir son malheur, estant depuis cette grande croisade juree, qui fut faicte du temps de Godeffroy de Boüillon, entre les Princes Chrestiens, Robert pour n' estre veu demeurer derriere, engagea son Duché de Normandie à son frere, pour tenir compagnie aux autres Princes Pelerins, auquel voyage apres plusieurs memorables exploicts d' armes, il fut d' un commun consentement de tous, eleu Roy de Hierusalem. Toutesfois adverty de la mort de Guillaume, il n' accepta le Royaume qui luy estoit offert, esperant r'entrer en celuy d' Angleterre tant par le moyen de son droict d' ainesse, que par les traictez & accords qui s' estoient passez entr'eux. Ainsi retournant plein d' espoir, trouva neantmoins le Royaume, & son Duché possedez par Henry son plus jeune frere, qui le mena par plusieurs guerres à telle raison, que finallement il le prit, & fit tenir sous seure garde, l' espace de 25. ans, en laquelle ce pauvre Prince desherité de tous ces estats, & honneurs finit ses jours miserablement.
Au contraire Henry prospera de là en avant en toutes ses affaires d' un grand heur. Ayant esté sa posterité continuee à la couronne jusques à nous: Faveur du Ciel que quelques autheurs ont voulu attribuer à un acte de pieté qu' il observa envers son pere apres sa mort. Car estant Guillaume son pere decedé, ainsi qu' on le portoit en terre, avec toutes pompes & magnificences, en un monastere qu' il avoit fait bastir, se presenta un Gentilhomme, qui comme demy forcené s' opposoit à cet enterrement, disant que le lieu où avoit esté construite cette Eglise luy appartenoit, & que par force, & authorité absoluë il avoit esté par Guillaume despossedé de son bien, sans qu' il en peust du vivant de luy avoir recompence. Parquoy requeroit qu' on eust à luy en faire raison pour la descharge de l' ame du trespassé. Pendant laquelle controuverse, survint une si grande ravine d' eau du Ciel, qu' un chacun abandonna ce grand Roy, horsmis son fils Henry, lequel esmeu d' une pieté filiale, tint compagnie à ce pauvre corps, jusques à ce qu' il le vit posé au lieu où il faut que chacun de nous face estat de s' acheminer. O miserable condition de ce genre humain, puis qu' un si grand Prince & Seigneur se trouva au dernier service qu' on luy devoit, non seulement laissé des siens, mais à peine peut trouver un coin de terre pour donner repos à ce corps qui tout le temps de sa vie avoit couru une infinité de travaux: Et vrayement à bonne raison ce grand Souldan d' Egypte mourant par son testament ordonna qu' avant d' estre ensevely, son successeur fist porter parmy tout son camp, au bout d' une lance le linceul duquel il devoit estre ensevely, faisant à sçavoir à chacun que de toutes ses conquestes il ne rapportoit autre despoüille que ce drap. Or pour ne m' esgarer de mon propos, on tient que depuis cette pieté pratiquee par le fils envers le pere, toutes ses entreprises prospererent de là en avant tres-heureusement, tout ainsi comme au rebours depuis la desobeïssance de Robert, tous ses projets & desseins s' esnanouïrent (sic : esvanouïrent) avec le vent en fumee.

lunes, 10 de julio de 2023

6. 22. Quelles courtoisies receut le Capitaine Bayard non seulement des François, mais aussi de ses ennemys, avecques un sommaire discours de sa mort.

Quelles courtoisies receut le Capitaine Bayard non seulement des François, mais aussi de ses ennemys, avecques un sommaire discours de sa mort.

CHAPITRE XXII.

Comme Dieu avoit produit Bayard pour estre un parangon de Chevalerie, accompagné de toutes sortes de vertus, qui le fit aimer successivement de trois Roys qu' il servit, Charles VIII. Louys XII. & François I. & honorer de toute la gendarmerie Françoise, par dessus tous les autres grands Capitaines & guerriers, aussi eut il cette particuliere benediction de Dieu, d' estre non seulement craint & redouté de ses ennemis, mais aussi aimé tant durant sa vie, qu' apres sa mort: Chose dont je vous raconteray deux traits qui ne meritent de mourir avecques luy.

Ludovic Sforce ayant esté chassé du Milannois, par nostre Roy Louys XII. & fait sa retraicte en Allemagne, il trouva moyen tant par amis, qu' argent, de mettre nouvelle armee en avant: & y besongna si bien qu' en peu de temps il fut restably. Comme le Roy se preparoit pour passer les monts, la fortune avoit voulu que Bayard fust dés long temps au paravant demeuré en garnison, avec quelques braves cavaliers François en la Lombardie. Lequel ayant eu advis que dedans Bivas y avoit trois cens chevaux qui seroient aisez à deffaire, pria ses compagnons de vouloir battre les chemins avec luy: ce dont il ne fut esconduit: Et se mirent cinquante ou soixante de compagnie, tous gens lestes, bien deliberez de mettre quelque belle entreprise à chef. Messire Jean Bernardin Carache brave Capitaine, commandoit à la ville de Bivas, lequel ayant eu advis par ses espions de cette saillie, se mit aux champs, en bonne deliberation de leur donner la muse. A l' aborder y eut d' une part & d' autre une tres-perilleuse charge: & dura cet estour quelque temps sans que l' on eust sceu juger vers qui balançoit la victoire. Qui occasionna le Capitaine Bayard d' exhorter les siens à y coucher de leurs restes, lesquels donnerent de telle furie, que les Lombards, ou par ruse, ou crainte, feignans de parer aux coups, se retiroient peu à peu pres de la ville de Milan, de laquelle se voyans non grandement esloignez, tournerent tout à coup visage, & à toute bride entrerent dedans la ville, suivis de nos trouppes Françoises jusques bien pres des murailles: & lors fut crié par l' un des plus anciens des nostres. Tournez hommes d' armes, tournez. A quoy chacun obeït, fors Bayard, qui comme un Lyon entra peslemesle au milieu d' eux, les chassant, jusques devant le Palais du seigneur Ludovic. Là environné de l' ennemy, & sagement abandonné par les siens, il fut pris par Jean Bernardin, & mené en son logis, où il le fit desarmer, qui le trouva fort jeune Gentil-homme, comme de vingt & deux à vingt & trois ans, dont il s' esmerveilla, mesmement comme il estoit possible que tel aage portast tant de proüesse qu' il avoit recognuë en luy. Ludovic ayant entendu comme le tout s' estoit passé, & specialement luy ayant esté fait grand estat de la vaillance & magnanimité de ce jeune Gentilhomme prisonnier, commanda qu' il luy fust amené le lendemain: ce qui fut fait par Bernardin non moins courtois que bon guerrier, l' ayant revestu de l' une de ses robbes, & mis en ordre de Gentilhomme, le vint luy mesme presenter au seigneur, lequel s' en esbahit infiniment, & adressant vers luy sa parole: Venez ça (luy dit-il) mon Gentilhomme, qui vous amene en cette ville? Par ma foy monseigneur (respondit Bayard) je n' y pensois pas entrer tout seul, & estimois estre suivy de mes compagnons, mais ils ont mieux entendu la guerre que moy: Parce que s' ils eussent fait ainsi que j' ay fait, ils fussent comme moy prisonniers. Toutesfois je me louë de mon infortune qui m' a fait tomber entre les mains d' un si bon maistre, que celuy qui me tient. Car c' est un tres-vaillant & avisé Chevalier: Ainsi tombans de l' un à l' autre propos, Ludovic s' informa de luy quelle estoit l' armee Françoise, & de combien d' hommes composee. A quoy le Chevalier luy respondit, qu' il y avoit quatorze ou quinze cens hommes d' armes, & dix-huict mille hommes de pied, tous gens d' eslite, qui se promettoient d' asseurer à cette fois l' Estat de Milan au Roy leur maistre. Et me semble monseigneur, que seriez bien en aussi grande seurté en Allemagne au large, que d' estre icy à l' estroit, vos gens n' estans pas suffisans de nous faire teste. Parlant le Chevalier d' une telle asseurance, que le Seigneur prenoit plaisir á l' ouyr, ores qu' il y eust suject en son dire de l' estonner: mais pour faire paroistre qu' il ne s' en soucioit, luy repliqua: Sur ma foy mon Gentilhomme je souhaite que nos armees se joignent: A fin que par la decision d' une bataille on puisse cognoistre à qui de droit appartient cet heritage: car je n' y voy point d' autre moyen. Par mon serment (repartit le Bayard) je voudrois monseigneur que ce fust dés demain: pourveu que je fusse hors de prison. Vrayement à cela (repliqua le Seigneur Ludovic) ne tiendra-il, car je vous en mets dehors presentement, & cheviray avec vostre maistre: Demandez moy ce que voudrez & je le vous donneray. Bayard le genoüil en terre l' en remercia, luy disant monseigneur, je ne vous demande autre chose sinon que si vostre courtoisie se vouloit tant estendre, que de me faire rendre mon cheval, & mes armes, & me renvoyer ainsi devers ma garnison qui est à vingt mille de cette ville, m' obligeriez tant à vous, que horsmis le service de mon Roy, & mon honneur sauf, j' exposerois ma vie pour vous, quand il vous plairoit me le commander. En bonne foy (dist le Seigneur) vous avrez presentement ce que demandez. Et commanda à Bernardin que promptement on luy rendist son cheval, armes, & tout son fait: A quoy ayant obeï Bayard s' arma, monta sur son cheval sans mettre le pied à l' estrié, puis demanda une lance, qui luy fut baillee. Et levant sa veuë dist à Ludovic. Monseigneur je vous remercie humblement de la courtoisie qu' il vous a pleu me faire: Dieu vous la vueille rendre. Il estoit en une grande cour, & lors commença de donner l' esperon au cheval, lequel fit quatre ou cinq sauts, tant gaillardement, qu' impossible seroit de mieux, & puis luy donna une petite course, en laquelle il rompit sa lance contre terre en cinq ou six pieces. Dont Ludovic ne s' esjouït pas trop, & dit tout haut. Si tous les hommes d' armes de France estoient pareils à cettuy, ce me seroit un mauvais party: Puis luy fit bailler un Trompette, pour le conduire en sa garnison. Voila comment une hardiesse imprudente au fait des armes fit prendre Bayard prisonnier, & comme une sage hardiesse de parler luy moyenna sa liberté. Mais je vous prie dictes moy quelle fut plus grande la hardiesse du Chevalier, ou la courtoisie du Seigneur Ludovic.

Bien vous diray-je que depuis la proüesse faisant son perpetuel sejour en ce guerrier, il aprist avec le temps d' apporter de la temperance, & sagesse, dont il acquist telle reputation qu' apres sa mort encores fut-il honoré par nos ennemis: Nul n' avoit rendu plus de devoir contre l' Espagnol que luy, fust en particulier ou en general: Tesmoing le combat qu' il eut en camp clos contre Alonce de Sotto Maiore, brave Capitaine au Royaume de Naples, qu' il mist à mort, ores qu' il fust lors affligé d' une fievre quarte, tesmoing le combat de treize Espagnols, contre treize François, où il fit tant d' armes qu' unze des siens ayans perdu leurs chevaux, luy second d' un autre Cavalier mist en route les Espagnols. Tesmoing la garde du pont faicte par luy seul avec sa picque, contre deux cens Espagnols, en attendant le secours de ses compagnons. Tesmoing la ville de Maiziere qu' il reserva au Roy François premier, contre toutes les forces de l' Empereur Charles V. par une sagesse admirable, & autres infinis, braves & sages exploicts d' armes, qui le rendirent craint, aimé, & honoré, voire par les mesmes Espagnols, qui de leur naturel sont sobres admirateurs d' autruy. Il avoit accoustumé, comme j' ay dit ailleurs, d' estre tousjours à la pointe quand il falloit entrer au combat, & ce pour donner courage aux siens, & en cas de retraicte, estoit derriere, comme le berger apres son troupeau, pour soustenir les efforts de l' ennemy qui se pouvoient presenter. Ainsi qu' il fit lors que l' Admiral de Bonivet, Lieutenant general du Roy en la Lombardie, y faisant mal ses affaires, fit estat de retourner à la France avec son Ost. Où le Chevalier asseuré comme s' il eust esté enclos de murailles, faisant marcher ses gendarmes, & tournant tantost le visage vers l' ennemy, tantost suivant à petit pas nostre armee, il fut salvé d' un coup d' harquebuze à croc, qui luy rompit le gros os de l' eschine. On dit en commun proverbe que telle vie, telle mort, ce qui se trouva lors en ce brave guerrier: car aussi tost il s' escria. Helas mon Dieu: je suis mort, & prenant son espee par la poignee, baisa la croisee en signe de la Croix, avec cette humble Oraison à Dieu. Miserere mei Deus secundum magnam misericordiam tuam: Sentant les forces de son corps defaillir en luy, toutesfois d' un esprit fort qui ne l' avoit abandonné, il commanda à un sien maistre d' hostel de le descendre de son cheval, & le coucher au pied d' un arbre le visage devers l' ennemy.

Les nouvelles de sa blesseure s' espandirent tout aussi tost en l' armee Espagnole: Au moyen dequoy le Marquis de Marignan, qui secondoit en cette escarmouche le Seigneur de Laulnoy, Lieutenant general de l' Empereur, le vint voir, & avec une larme à l' œil luy dist, qu' encores qu' en sa mort l' Empereur son maistre fist un gain inestimable, toutesfois qu' il voudroit avoir racheté sa vie d' une grande partie de son bien, voire de son propre sang. Et est chose qui merite d' estre racontee: Car tout ainsi que l' emploite de sa vie luy estoit heureusement reüssie pour le service de trois Roys ses maistres, aussi luy advint-il le semblable à sa mort. D' autant que les Espagnols ayans eu advis de son infortune, soit qu' ils fussent desireux de l' envisager avant son decez, ou qu' ils pensassent avoir obtenu pleine victoire par sa disgrace, ou bien tous les deux ensemble, laisserent la poursuite qu' ils faisoient contre les nostres, leurs permettans de retrouver leurs anciennes brisees de France sans destourbier: Et lors le visiterent à la foule, comme en une procession, disant en leur langage, Mouches, Grisonnes, & paucos Bayardos. Son maistre d' hostel qui ne l' abandonna, le voulut faire transporter de dessous l' arbre en quelque cassine prochaine, mais il ne le voulut permettre pour les douleurs qu' il sentoit estant remué. Qui fut cause que les Espagnols luy firent tendre en ce lieu un riche pavillon, & un lict de camp, sur lequel il fut couché, & apres avoir esté confessé par un homme d' Eglise & visité par le commun de l' armee, regretté & consolé par les plus grands, il rendit l' ame à Dieu. Son corps fut porté avec tout honneur en l' Eglise, où luy furent faites ses obseques l' espace de deux jours, & depuis rendu à ses gens, qui le firent transporter en Dauphiné, où il avoit pris sa naissance, & dont il estoit lors gouverneur, & y fut inhumé par le Parlement, avec telle ceremonie, que meritoient sa valeur, & sa dignité. Et à la mienne volonté que luy voulant icy redonner la vie à demy ensevelie par l' ingratitude des ans, il la donne pareillement à ce mien œuvre, par le plaisir que le Lecteur pourra recevoir en voyant quelques marqueterie de son histoire.